L’orientation aux méga-OPA se poursuit

On avait pensé que la mondialisation de l’économie éliminera les pouvoirs des nations. Non uniquement il n’en est rien, mais ces pouvoirs semblent être des armes efficientes dans la lutte que se livrent les grandes entreprises , déclare le professeur Pierre-Yves Gomez.

« Après Nissan, qui a mis en tension son alliance avec Renault en saisissant la justice nippone contre son président français, Carlos Ghosn, la justice américaine a lancé vingt-trois chefs d’accusation contre Huawei et sa directrice financière, Meng Wanzhou » (Photo: Meng Wanzhou en décembre 2018).
« Après Nissan, qui a mis en tension son alliance avec Renault en saisissant la justice nippone contre son président français, Carlos Ghosn, la justice américaine a lancé vingt-trois chefs d’accusation contre Huawei et sa directrice financière, Meng Wanzhou » (Photo: Meng Wanzhou en décembre 2018). Darryl Dyck / AP

Chaque mois amène une autre preuve de l’importance des ressources nationales dans l’économie. Après Nissan, fin 2018, qui a mis en péril son alliance avec Renault en saisissant la justice nippone contre son président français, Carlos Ghosn, c’est la justice américaine qui a lancé, en janvier, vingt-trois chefs d’accusation contre le géant chinois des télécommunications Huawei et sa directrice financière, Meng Wanzhou.

En février 2019, l’Etat néerlandais déclare vouloir monter au même niveau que l’Etat français (soit 14 %) dans le capital du consortium Air France-KLM pour redonner un équilibre les pouvoirs. En mars, les tensions s’aggrave entre l’italien Luxottica et le français Essilor qui venaient de s’associer en octobre 2018 pour former le leader mondial des lunettes et des verres optiques.

On avait cru que la mondialisation de l’économie éliminerait les pouvoirs des nations. Non uniquement il n’en est rien, mais ces pouvoirs semblent être des armes efficientes dans la guerre que se livrent les entreprises géantes.

De même, les frontières préservent leurs marchés et leurs investissements et elles limitent la compétition : tel est, par exemple, l’intérêt d’une ouverture destinée aux entreprises nationales ou installées localement des énormes marchés publics chinois ou américains.

D’autre part, dans les conflits qui se existent au cœur des instances de gouvernance des grandes entreprises, le recours aux intérêts nationaux est un moyen de garantir ou de s’emparer du pouvoir : ainsi en est-il des cas Renault-Nissan ou Air France-KLM.

Gagnants et perdants

Les sociétés géantes restent transnationales et la tendance aux méga-OPA se continue. Les tensions nationales ne signifient donc pas un recul de la mondialisation, mais elles traduisent qu’on l’avait mal interprétée. La globalisation ne signe pas l’effacement des frontières.

Les gagnants sont ceux qui savent en jouer parce qu’ils ont compris que les règles, les taxes et les contraintes juridiques nationales sont des sources d’avantages pour ceux qu’elles protègent. Les vaincus sont les naïfs qui ont cru que le libre-échange précisait un espace mondial homogène et se sont laissé envahir par des concurrents appuyés sur leurs marchés intérieurs mieux défendus.

Signe des temps, dans son livre, L’Affolement du monde. 10 enjeux géopolitiques (Tallandier), Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales, expose l’importance que revêt aussitôt la dimension géopolitique comme ressource stratégique des très grandes entreprises.