L’argot de bureau : le « reverse mentoring », quand l’élève devient le maître

Tuteur, précepteur, père spirituel à la place d’un père parti en un long voyage : voici le CV de Mentor, l’ami à qui fut confié le fils d’Ulysse, Télémaque. Il lui apprit les belles lettres, la gestion de patrimoine… Mais, sacrilège, Mentor ne connaissait rien à Marbrebook, ces nouvelles tablettes en pierre que s’échangent frénétiquement les jeunes d’Ithaque.

Le mentorat vient donc de Mentor : en entreprise, il désigne l’encadrement des jeunes salariés par des cadres dirigeants expérimentés, pour faciliter l’apprentissage des codes et leur début de carrière. Mais, quelquefois, pour quelques heures par semaine, les juniors passent au tableau : pour apprendre à Jean-Claude comment passer de la télé au Mac, lui montrer comment se servir de Slack, la jeune Suzanne revêtira le costume de mentor. Cette pratique collaborative a un nom : le reverse mentoring (« mentorat inversé »).

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L’expression sort de la fin des années 1990 : Jack Welch, le PDG de General Electric, meurt alors d’envie d’apprendre à se servir d’Internet, ce nouveau machin dont tout le monde parle. Il se tourne vers l’un de ses jeunes employés : l’expérience est concluante, et il invite 500 autres cadres dirigeants à en prendre de la graine auprès des « djeuns ». La pratique s’institutionnalise outre-Atlantique dans les années 2000, puis atteint Orange, Danone, Total ou encore Axa, dans l’Hexagone.

Comprendre l’usage des jeunes

Les générations digital natives (« nées à l’ère digitale ») sont donc appelées à partager leur usage quotidien des nouvelles technologies. La méthode cherche à dépasser le choc caricatural entre générations et à créer de nouveaux liens intergénérationnels : ce cher Jean-Claude rangera au placard les expressions du genre : « C’est quoi ce truc-là, “tic-tac” ? Avec ça on élève des futurs imbéciles », et deviendra accro à TikTok au bureau. Axa a d’ailleurs testé les résultats de cet apprentissage avec la stratégie employee advocacy : maintenant qu’ils connaissent les réseaux sociaux grâce aux jeunes, les cadres sont invités à devenir les ambassadeurs de l’entreprise sur le Net, à coups de posts LinkedIn inspirants.

Attention, le programme est sérieux : les mentors sont sélectionnés, pour allier leurs compétences aux besoins de ceux qu’on appelle les « mentees », et l’accompagnement dure généralement six mois, à raison de quelques heures par semaine. Gare à ne pas froisser l’ego du patron qui a de la bouteille et vient tout de même de vous offrir un emploi : Kévin, jeune développeur, cachera donc son agacement quand son boss appuiera sur son clavier avec un seul et unique doigt.

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