En Seine-Saint-Denis, « créer son emploi pour échapper au chômage »

A la boulangerie

A 4 h 30, chaque matin, Nasser Ihtahajja embarque à bord de sa berline, quitte Aubervilliers et file sur l’A1, direction Roissy-Charles-de-Gaulle, à la recherche de courses aux tarifs majorés sur l’application Uber. Pendant le confinement, le chauffeur VTC a vu son chiffre d’affaires fondre de 70 %. Pour compenser ces pertes, le père de quatre enfants passe encore plus de temps sur les routes. « Je ne voulais pas m’arrêter. Je devais gagner de l’argent pour continuer à faire vivre ma famille. » M. Ihtahajja est allé jusqu’à dormir sur le parking de l’aéroport pour embarquer les voyageurs rapatriés de l’étranger. Depuis le déconfinement, il arrive difficilement à gagner 1 000 euros par mois.

En Seine-Saint-Denis, en plus de faire bondir le taux de surmortalité de 130 % entre le 1er mars et le 27 avril par rapport à la même période de 2019, la crise sanitaire a plongé nombre d’habitants dans une détresse sociale aiguë.

A La Courneuve, où 27 % de la population est au chômage (les derniers chiffres datent de 2017) et 43 % vit sous le seuil de pauvreté (en 2015, selon l’Insee), la municipalité a déjà distribué 50 tonnes de nourriture à 5 500 familles depuis le début de la crise. « Des publics que l’on n’avait jamais vus auparavant sollicitent notre aide. Beaucoup de jeunes, souligne le maire communiste, Gilles Poux. Aujourd’hui, notre crainte est que la crise les éloigne encore plus durablement du marché de l’emploi. La situation des microentrepreneurs, qui sont peu protégés, m’inquiète aussi beaucoup. »

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Et pour cause. Si la simplicité des démarches administratives et la faible fiscalité font le succès de ce statut, celui-ci n’accorde pas de protection en cas de chômage. Or, dans la Seine-Saint-Denis, 49,2 % des entreprises sont créées sous ce régime contre 44 % en moyenne en France. « Venir d’un quartier populaire, c’est être plus pénalisé que les autres pour accéder à l’emploi, note Moudou Saadi, conseiller délégué à la reconquête de l’emploi à La Courneuve. Lorsqu’ils postulent, les banlieusards se heurtent à la discrimination sur leur adresse, leur origine ou leur culture. La solution est alors de créer son job et de devenir microentrepreneur. »

« Les grands oubliés du plan de relance »

Mais la pandémie a accentué la précarité de ces travailleurs peu protégés. Dans le pays, cinq microentrepreneurs sur six ont cessé leur activité pendant le confinement. « Ils sont les grands oubliés du plan de relance. L’aide proposée pendant le confinement n’excédait pas les 1 500 euros. C’est insuffisant », estime François Hurel, président de l’Union des autoentrepreneurs. « Je paie déjà 1 000 euros par mois pour rembourser ma voiture. Résultat, on doit passer toute notre vie à rouler pour survivre, soupire Nasser Ihtahajja. Je ne pensais pas en arriver là lorsque j’ai commencé. »

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