Une étude réaffirme des liens inquiétants entre chômage et suicide

Une agence Pôle emploi, à Montpellier (Hérault), en janvier 2019.

« Le lien entre travail et suicide résonne particulièrement dans l’actualité puisque la crise sanitaire se double d’une crise économique et sociale. » C’est en ces termes que Fabrice Lenglart, à la tête de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), rattachée au ministère des solidarités et de la santé, et président délégué de l’Observatoire national du suicide (ONS), a présenté, mercredi 10 juin, le quatrième rapport de l’ONS.

La relation de cause à effet n’est pas évidente. « Le chômage peut détériorer la santé mentale, mais une mauvaise santé mentale peut, à terme, limiter la participation au marché du travail, la recherche et l’obtention d’un emploi », rappelle l’ONS. Et pourtant, les chiffres sont là : 30 % des chômeurs songent sérieusement au suicide, contre 19 % des actifs en poste, et « le risque de décès par suicide des chômeurs est supérieur à celui des actifs en emploi, en particulier chez les hommes entre 25 et 49 ans ».

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La perte d’emploi a des conséquences sur tous les domaines de la vie (famille, relations sociales) et des effets délétères sur la santé du chômeur (troubles du sommeil, alimentation déséquilibrée, moindre activité physique, comportements addictifs, etc.). « Le chômage entraîne une détérioration de la santé mentale pouvant aller de l’anxiété à la dépression, voire, dans sa forme la plus dramatique, au suicide », peut-on lire dans le rapport.

Une réponse à la société

Le psychiatre Michel Debout, coauteur du document, alerte les pouvoirs publics sur l’urgence de proposer des accompagnements psychiques aux demandeurs d’emploi. Dans la perspective d’améliorer la prévention, il distingue différents types de suicide chez les chômeurs : « le suicide retrait », qui vient clore une période d’isolement et de désocialisation provoquée par le chômage et qui pourrait être évité par une proposition de formation ou d’emploi, même précaire ; « le suicide protestation », qui manifeste l’opposition à tout ce qui, en amont, a conduit au licenciement ; enfin, « le suicide sacrifice », qui est aussi un acte de dénonciation, mais pour faire bouger les lignes.

L’acte suicidaire n’est pas seulement un problème avec soi, mais une réponse à la société. « C’est bien à “l’être social” que s’adresse la violence générée par la perte d’emploi, les licenciements, les plans sociaux et les dépôts de bilan », souligne M. Debout. Vu les perspectives économiques, la baisse du nombre de morts par suicide révélée par le rapport (9 300 en 2016) est fragile. « Hélas, cette évolution est en cours d’inversion rapide. On constate déjà une remontée des actes suicidaires avec la crise », affirme Jean-Claude Delgènes, président fondateur du cabinet Technologia, spécialisé dans la prévention des risques psychosociaux.

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Le niveau de décès par suicide était à la baisse avant le Covid-19

« Le rapport 2020 présente en dix-huit fiches les catégories professionnelles les plus touchées par le suicide. »

Les entreprises n’en ont pas fini avec le suicide, mais la tendance était plutôt à la baisse avant la pandémie de Covid-19. La France comptait 9 300 décès par suicide en 2016, alors que la moyenne annuelle, depuis dix ans, était plutôt autour de 10 000. Si l’on ne peut toujours pas établir de bilan chiffré incontestable des victimes du travail, le suicide étant un phénomène multifactoriel, le 4e rapport de l’Observatoire national du suicide (ONS), publié mercredi 10 juin, recense les connaissances sur les liens entre travail, suicide et chômage.

Quoi de plus absurde que de mourir pour son travail ou à cause du chômage. Et pourtant, « même si le travail peut être source de bien-être et être gratifiant, il est établi par de nombreux travaux quantitatifs et qualitatifs que la santé mentale est dégradée par des conditions de travail délétères, des changements organisationnels répétés et non accompagnés dans les entreprises ou certaines méthodes de management », explique dans ce rapport la sociologue Diane Desprat, chargée de mission au ministère de la santé.

Les drames des dernières années et la récente période du confinement nous ont beaucoup appris sur l’importance du lien social dans les collectifs de travail et sur l’ampleur des risques psychosociaux en entreprise. Les transformations des organisations dans les années 2000 se sont accompagnées de plus en plus de suicides causés par le harcèlement moral, d’autres provoqués par la mobilité professionnelle plus ou moins forcée, l’épuisement professionnel et enfin le chômage.

Mais « malgré ces résultats, le suicide demeure fréquemment attribué à la fragilité intrinsèque des personnes, oubliant le rôle des conditions de travail et de vie », souligne Diane Desprat. Sans doute parce que les suicides au travail sont difficiles à dénombrer, avance-t-elle. L’ONS indique seulement que la moitié des 9 300 décès par suicide de 2016 concernent des personnes en âge de travailler entre 35 et 64 ans, avec un bilan nettement plus élevé chez les hommes que chez les femmes, respectivement 6 450 et 1 985.

Une remontée de données complexe

Il n’y a pas de statistiques plus récentes, car le circuit de remontée des causes de décès est long et complexe. Une partie du certificat de décès remonte vers l’Insee et une autre partie vers le centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDc) de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). « La certification électronique en cours de déploiement devrait permettre un dénombrement plus rapide des suicides à l’avenir », explique un porte-parole de l’Observatoire national du suicide.

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Coronavirus : près de 500 000 emplois supprimés en France au premier trimestre

Le premier trimestre 2020 a vu la destruction de 497 400 emplois dans le secteur privé, soit une baisse de 2,5 %, provoquée par un effondrement de 40 % de l’intérim sous l’effet du confinement, selon l’estimation définitive de l’Insee, publiée jeudi 11 juin.

Cet effondrement touche presque exclusivement dans le secteur privé : la perte dans le secteur public est limitée à 4 900 emplois (-0,1%). Sur un an, le recul est de 1,6 % (-317 200 emplois). Fin mars, l’emploi salarié a retrouvé « son plus bas niveau depuis le quatrième trimestre 2017 », selon l’Insee.

Mercredi, le ministre de l’économie Bruno Le Maire a dit s’attendre à ce que la crise économique entraîne la suppression de « 800 000 emplois », soit « 2,8 % de l’emploi total ». « Ce choc est considérable, il doit appeler des politiques publiques massives pour soutenir, accompagner tous ceux qui sont touchés », a-t-il ajouté lors d’une audition devant la commission des Finances de l’Assemblée nationale.

Le Monde

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Retour sur le procès de France Télécom: les dégâts de la langue managériale

« La Raison des plus forts. Chroniques du procès France Télécom », coordonné par Éric Beynel. Editions de l’Atelier, 320 pages, 21,90 euros.

Le Livre. Le lundi 6 mai 2019, dans la salle bondée du tribunal correctionnel de Paris, quatre (ex-)hauts dirigeants de France Télécom écoutent la présidente du tribunal lire les constats opérés par les magistrats instructeurs qui leur imputent la mise en place et l’exécution d’« une politique d’entreprise visant à déstabiliser les salariés et agents, et à créer un climat professionnel anxiogène ».

C’est le début du procès de France Télécom. Quarante et un jours qui marqueront un tournant dans le droit pénal du travail. Dans La Raison des plus forts (Editions de l’Atelier), coordonné par le porte-parole de l’Union syndicale Solidaires Eric Beynel, sociologues, avocats et écrivains éclairent dans une chronique quotidienne le procès d’une lumière particulière.

Monique Fraysse-Guiglini témoigne du déni dont fait preuve la direction des ressources humaines (DRH). Alerté dès la mi-2007 par l’augmentation des visites médicales à la demande, le médecin du travail tente bien de prévenir, avec une dizaine de confrères, le DRH Didier Barberot. « Il ne prend en rien la mesure de ce que nous essayons de lui dire. Il plaisante, tente de nous rassurer, et finalement nous dit que les médecins, c’est bien normal, ne voient que les gens à problèmes. »

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Dans sa chronique, le réalisateur Vincent Gaullier revient sur la posture du patron, en analysant l’attitude de Didier Lombard, ancien PDG de France Télécom, lors de l’audience du lundi 20 mai. La sociologue Odile Henry décortique le langage managérial, qui fait disparaître, derrière les chiffres et les prévisions, les courbes et les trajectoires, les hommes et les femmes, « selon le processus bien connu de fétichisation de la marchandise. » Ce procès contribue, selon la sociologue, à « débanaliser la langue managériale et met en avant son caractère orwellien ».

Cynisme, aveuglement et impunité

A la veille du procès, près de vingt ans après les premiers textes sur le harcèlement moral et dix ans après la terrifiante crise des suicides à France Télécom, « les capacités de déni des grandes entreprises étaient telles que la déstabilisation volontaire des conditions de travail de l’ensemble du personnel d’une des plus grandes entreprises françaises, qui avait pour but d’éliminer des milliers d’employés, pouvait être revendiquée comme relevant des prérogatives ordinaires d’une direction », rappellent Mes Jean-Paul Teissonnière et Sylvie Topaloff, avocats SUD-PTT Solidaires.

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Reprise : « Un nouveau paradoxe français est train d’émerger »

Sur un chanter à Montevrain (Seine-et-Marne), le 12 mai.

Pertes & profits. Jean-Michel Aulas a finalement perdu le match. Le bouillant président de l’Olympique lyonnais n’est pas parvenu à empêcher, en Conseil d’Etat, la Ligue de football professionnel d’arrêter définitivement le championnat 2019-2020. Paris, Marseille et Rennes participeront à la Ligue des champions, pas Lyon. Beaucoup ont raillé l’activisme débridé de l’industriel lyonnais pour éviter le déclassement de son club. Lui en faisait une affaire économique. Pourquoi l’Allemagne a-t-elle remis ses joueurs sur la pelouse et pas la France ? La question dépasse largement le cadre footballistique et remet en cause le redressement économique du pays.

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Un nouveau paradoxe français est train d’émerger. La France a adopté le système de protection le plus avantageux et coûteux d’Europe, avec un recours massif au chômage partiel, au motif non seulement de protéger la population des dégâts du chômage de masse, mais aussi pour accélérer la reprise. Les entreprises ayant gardé leurs employés, elles devaient pouvoir redémarrer bien plus rapidement et éviter ainsi une crise prolongée comme celle que nous avons vécue au sortir de la catastrophe financière de 2008. C’est un peu le contraire qui semble se produire. Avec une prévision de baisse de sa richesse, le produit intérieur brut (PIB), de plus de 10 % pour l’année 2020, l’Hexagone se place en queue du peloton européen, loin derrière l’Allemagne, qui table sur une chute d’un peu plus de 6 %. La France protège, avec raison, ses emplois, mais n’en profite pas.

Une société en veilleuse

Cette mauvaise performance annoncée s’explique d’abord par le confinement. Les travaux de l’Insee et d’une étude en cours du Conseil d’analyse économique montrent une corrélation très forte, et logique, entre la sévérité des mesures de confinement et la baisse de PIB enregistrée au premier trimestre de cette année. Aux deux extrêmes, d’un côté, la Suède, zéro confinement et un PIB très légèrement positif, et, à l’autre bout, l’Italie, son confinement total et un PIB en chute de plus de 5 %. Mais cela n’explique pas tout. Au milieu de ce graphique, une exception française, et aussi espagnole, avec des mesures officiellement moins sévères qu’en Italie, mais une contraction de l’économie encore plus prononcée. C’est ce surplus qui affecte le redémarrage.

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Au delà de la spécialisation française dans les services et le tourisme qui la pénalise plus fortement, il semblerait que la société française se soit mise spontanément en veilleuse. De nombreux secteurs qui n’étaient pas interdits se sont arrêtés d’eux-mêmes. Comme le BTP, stoppé à 85 %. Début mai, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, s’était inquiété de cette situation, en remarquant que, dans les pays voisins, cette activité avait repris bien plus fortement. En Allemagne ou aux Pays-Bas, très peu de chantiers se sont arrêtés. Parmi les causes connues, comme le souligne l’économiste Jean Pisani-Ferry, la défiance et les mauvaises relations sociales en France. Témoins, les arrêts à La Poste ou chez Amazon.

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Habillement : l’angoisse de 15 000 salariés

Un magasin de l’enseigne La Halle (groupe Vivarte), à Paris, le 27 mai.

Naf Naf a ouvert le bal funeste des enseignes d’habillement en quête de repreneurs, mardi 9 juin. Réunis en audience, les juges du tribunal de commerce de Bobigny ont examiné les offres de reprise de la chaîne de mode féminine placée en redressement judiciaire mi-mai. Seules deux entreprises sont candidates à une reprise partielle. La chaîne fondée à Paris en 1973 exploite 146 magasins.

Sy, fournisseur de Naf Naf, espère mettre la main sur son réseau de points de vente pour écouler sa production issue de ses usines tunisiennes. « Sy a déjà un pied dans la distribution en France depuis la reprise de Sinequanone en novembre 2019 », fait valoir Luc Mory, PDG de Naf Naf, qui soutient l’offre portée par Selçuk Yilmaz, fondateur de Sy. Ses détracteurs y voient une manœuvre pour garantir ses factures impayées ; Naf Naf lui devrait près de 4 millions d’euros. M. Mory, qui sera associé au capital de l’entreprise, le cas échéant, y voit, lui, une association salutaire entre un fabricant et un distributeur. Sy s’engage à reprendre 125 magasins du réseau et 944 de ses 1 219 employés. Son rival, le groupe Beaumanoir, propose, lui, de sauver 195 magasins et 604 salariés, ainsi que la filiale espagnole et ses 100 salariés.

« Peu d’espoir »

Qui décrochera l’enseigne qui habillait les jeunes femmes des années 1980 ? Les salariés se sont prononcés en faveur de l’offre du groupe Sy. Les juges, eux, devraient trancher d’ici au 16 juin.

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Les 5 391 employés La Halle se rongent aussi les sangs. Jeudi 11 juin, ils découvriront les offres de reprise de l’enseigne aux 830 magasins placée en redressement judiciaire, mi-avril, à la demande de sa maison mère, Vivarte. Pour l’heure, une demi-douzaine de candidats sont connus. Parmi eux figurent Lidl, Gémo, Chaussea et… à nouveau Beaumanoir. Le groupe breton est prêt à reprendre plus de 360 magasins et 2 300 salariés. « Plus de 2 200 salariés de La Halle pourraient être licenciés dans les prochaines semaines », calcule Loïc Riffaud, secrétaire du comité social et économique (CSE), élu CFTC.

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Les 3 400 salariés de Camaïeu sont aussi dans l’expectative. Au siège de Roubaix, la CGT croit encore en ce « leader du marché féminin » créé en 1984, à Lens, par quatre hommes, dont Jean-Pierre Torck, un ancien proche de Gérard Mulliez, fondateur d’Auchan. Sa chute pourrait mettre en péril « au total 5 000 emplois » dans la région, s’alarme Thierry Siwik, délégué syndical. Les candidats à la reprise doivent déposer leur dossier d’ici au 29 juin.

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Laurence Boone : « La crise touche surtout les moins qualifiés et les jeunes qui arrivent sur le marché du travail »

Laurence Boone lors de la conference « D’ou viendra la prochaine crise ? » animée par Marie Charrel dans le cadre du Le Monde Festival à l'Opéra Bastille à Paris, en octobre 2019.

Entretien

Dans ses prévisions publiées mercredi 10 juin, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) estime que la récession mondiale en 2020 sera comprise entre − 6 % et − 7,6 %. Son économiste en chef, Laurence Boone, s’inquiète des conséquences pour les personnes les plus vulnérables.

Pourquoi la zone euro va-t-elle connaître la pire récession du monde en 2020 ?

Tout d’abord, la récession affecte tous les pays de l’OCDE. En 2020, aucun ne va enregistrer de croissance positive. Plusieurs facteurs contribuent à l’ampleur plus ou moins importante de la récession. Il y a d’abord la durée et l’ampleur du confinement, le moment où il a eu lieu, la densité de population dans les lieux où se concentre l’activité économique et les leçons tirées par certains pays des précédentes épidémies.

Ensuite, la spécialisation de l’économie joue un rôle. Certains secteurs sont plus affectés que d’autres par la distanciation physique, comme le tourisme. La Grèce a enregistré peu de cas de Covid-19, mais son économie est très touchée car très dépendante de cette activité.

Les pays les plus touchés font pourtant partie de ceux qui ont lancé les plans de sauvetage les plus ambitieux…

En choisissant de fermer une partie de leur économie pour mieux lutter contre la pandémie, les pays ont interrompu l’activité des entreprises, des salariés, des travailleurs indépendants. Les gouvernements et les banques centrales ont agi très rapidement et massivement. Des mesures comme le chômage partiel ou les lignes de crédit aux entreprises ont permis de protéger les salaires et les appareils de production, mais elles n’ont pas pu compenser la forte diminution de la production et de la consommation pendant le confinement. Les États ont dépensé beaucoup pour maintenir l’activité durant cette période, et ils vont devoir continuer pour accompagner les personnes et les entreprises vers la reprise.

Quel sera le rythme de la reprise ?

La période est extraordinairement incertaine. Il y a encore beaucoup d’inconnues autour de ce virus. Nous n’avons pas encore ni vaccin ni traitement, on peut seulement viser à limiter sa propagation le plus possible, en testant, traçant et isolant, et se protégeant. Il va donc falloir vivre avec cette pandémie.

La fin progressive du confinement dans un pays ne coïncide pas avec la reprise de l’activité pleine, ni l’ouverture de toutes les frontières. Prenez la Nouvelle-Zélande, le pays n’enregistre plus aucun nouveau cas mais il a annoncé que ses frontières resteraient fermées jusqu’en 2021, pour se protéger contre une importation du virus. La reprise est lente car de nombreux secteurs ne peuvent plus fonctionner comme avant.

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« La crise sanitaire et le confinement ont permis de se rendre compte que la France a continué de tourner grâce à ses services publics »

Tribune. Qu’entend-on exactement par « dignité des métiers » et « valorisation de l’utilité sociale » ? Ne s’agit-il pas tout simplement de reconnaître (à ?) l’homme par son libre arbitre et son professionnalisme, par sa contribution au collectif de travail au sein duquel il gagne ses lettres de noblesse, de respectabilité, et par conséquent sa dignité ?

Il convient, pour être concret, de se concentrer sur deux éléments de réponse qu’il faut considérer comme centraux et donc prioritaires.

Le premier est économique. Car ce qui vient à l’esprit lorsqu’il est question de la valeur de l’utilité sociale, et que tout le monde a en tête aujourd’hui, c’est évidemment le sujet du salaire. Ce salaire qui occupe une place centrale dans notre dialogue social national, qui, par ailleurs, dépasse le contexte que nous traversons. Ce sujet du « salaire juste » renvoie à un débat plus large, à la fois politique, philosophique et éthique. Un débat dont l’énoncé pourrait être le suivant : « combien vaut l’utilité sociale ? »

Croire que le sentiment de dévalorisation pourrait se résoudre, en cette période de crise, par l’unique revalorisation des salaires de telles et telles professions, à commencer par les professionnels de santé parce qu’ils cristallisent l’attention médiatique, serait une erreur.

Fierté

Le second élément est social. Infirmiers, aides-soignants, hôtes de caisse, chauffeurs livreurs, agents de propreté… La liste est longue de ceux que nous avons remerciés et applaudis pendant des semaines et dont les emplois subissent une dégradation durable, antérieure à la crise et exacerbée par cette dernière. Quid, alors, de cette dégradation des conditions de travail, parent pauvre du débat actuel ?

Il est essentiel d’évoquer ce point car c’est de la valeur intrinsèque du travail dont il s’agit, de ce que l’on en obtient indépendamment de son salaire. Et cette dimension couvre des réalités aussi diverses que les moyens mis à disposition des personnes pour réaliser leurs missions, la reconnaissance de leurs compétences, la fierté d’appartenance à un corps de métiers, le sentiment de leur utilité sociale, la valorisation publique des biens accomplis, la qualité des liens unissant un corps social donné, les conditions d’exercice de leur métier, l’autonomie dont elles disposent, etc. Toutes ces notions relèvent d’un projet social.

Prenons l’exemple des professionnels de santé. Le sentiment d’indignité provient des deux facteurs précités.

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« Créons un réseau de sociétés coopératives d’intérêt collectif pour produire les médicaments »

Tribune. Avec ses briques typiques de l’architecture ouvrière des années 1920, le laboratoire Roussel-Uclaf-Sanofi de Romainville était l’un des fleurons de l’industrie pharmaceutique en France. Des générations d’ouvriers, de techniciens de laboratoire, de chercheurs s’y sont rendues chaque jour avec le sentiment d’être utiles. Pourtant, alors qu’il était toujours rentable, le site a définitivement fermé ses portes en 2013. Et trois mille familles ont subi la violence du choc.

Cet exemple, parmi tant d’autres, est révélateur des errements de notre politique industrielle et des conséquences désastreuses de la financiarisation de notre économie. A l’heure de la globalisation à flux tendu et de la finance reine, le médicament a été considéré comme un produit ordinaire, engendrant des choix stratégiques court-termistes, fondés sur la seule maximisation du profit.

Abandon de souveraineté

Pour quels résultats ?

Ce sont d’abord dix mille emplois directs dans le secteur qui ont été détruits au cours des dix dernières années, alors même que ces activités étaient parfaitement viables et rentables comme à Romainville.

Plus grave encore, cette stratégie nous a fait abandonner un large pan de notre souveraineté : 80 % des principes actifs nécessaires à la fabrication des médicaments sont désormais produits en Chine et en Inde. Une situation qui entraîne des ruptures fréquentes d’approvisionnement, déplorées par les soignants depuis des années.

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Et c’est seulement aujourd’hui, alors que nous traversons la plus grande crise sanitaire que nous ayons connue ces cent dernières années, que la réalité reprend le dessus sur les fantasmes néolibéraux : le médicament n’est pas un produit comme un autre. Il est stratégique. C’est un produit relevant du bien commun et de l’indépendance nationale.

En délocalisant, ce n’est pas seulement les emplois et les savoirs faire qui ont été détruits, c’est notre sécurité sanitaire que nous avons fragilisée.

Echec de la technocratie française

Cette histoire n’est pas seulement celle de la faillite de la mondialisation des échanges et de la financiarisation de l’économie. C’est l’échec de la technocratie française façonnée à l’idée que la verticalité colbertiste et le marché libre font bon ménage. C’est surtout l’échec de notre politique industrielle qui méconnaît les besoins et les dynamiques des territoires.

Il est temps de remettre les choses à leur place.

Le sort du médicament en France doit désormais impliquer toutes les parties prenantes, dans une logique démocratique de l’exercice de notre souveraineté. Place au dialogue et à la coopération entre l’Etat, les personnels de santé, les mutuelles, les territoires, les citoyens….

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