Comment aider l’emploi des jeunes : les leçons du passé

De jeunes adultes parcourent les rues de Bordeaux pour nettoyer celles-ci dans le cadre du projet « travail alternatif payé à la journée », en 2018.

Face au chômage des moins de 25 ans, structurellement supérieur à celui du reste de la population, les gouvernements successifs se sont ingéniés à lancer, les uns après les autres, « leur » mesure en faveur de l’emploi des jeunes. Ce qu’il est convenu aujourd’hui d’appeler « les contrats aidés » se sont multipliés depuis quarante ans. La première disposition date de 1977, lorsque le taux de chômage des moins de 25 ans atteint 11,3 %, contre 5,3 % pour l’ensemble de la population active.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Il faut des mesures d’urgence » : les responsables politiques confrontés au défi de la jeunesse

Se sont ensuite succédé les travaux d’utilité collective (TUC), en 1984, puis, après un « plan d’urgence pour l’emploi des jeunes », en 1986, les contrats emplois solidarité (CES), puis les contrats initiative emplois (CIP), les emplois-jeunes, les contrats jeunes en entreprise, ceux dits « d’avenir », « d’initiative emploi », ou « d’accompagnement vers l’emploi ». Puis il y aura le mort-né contrat première embauche, le contrat unique d’insertion, les emplois d’avenir, le parcours emploi-compétences et, enfin, la garantie jeunes, généralisée en France au 1er janvier 2017. Un enchaînement de dispositifs qui illustre la limite de ce type de politique.

Parallèlement, des aides pour les entreprises embauchant des jeunes ont été prises, le plus souvent sous forme d’allègements de charges. A cet arsenal, il convient d’ajouter les dispositifs en faveur de l’apprentissage et de la formation en alternance.

Enchevêtrement de mesures

Qu’en est-il de l’efficacité de ces mesures ? La ministre du travail Muriel Pénicaud avait tranché le débat en août 2017. « Des études de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques [Dares], de l’Organisation de coopération et de développement économiques [OCDE] comme de la Cour des comptes montrent trois choses : un, les contrats aidés sont extrêmement coûteux pour la nation ; deux, ils ne sont pas efficaces dans la lutte contre le chômage ; et trois, ils ne sont pas un tremplin pour l’insertion professionnelle », avait-elle assuré à l’Assemblée nationale.

De faux CV montrent qu’un jeune issu d’un emploi aidé non marchand, mais sans formation qualifiante, reçoit le même taux de réponses que s’il était resté au chômage

Certes, un tel enchevêtrement de mesures rend difficile une évaluation de leur efficacité, d’autant qu’elles ne s’adressent pas toutes aux mêmes publics. Pour autant, les différentes études menées sur le sujet livrent un bilan bien plus nuancé que celui de la ministre du travail, et quelques lignes de force peuvent en être tirées. La première concerne les emplois aidés. « Le plus fort taux de retour à l’emploi est obtenu avec les emplois aidés dans le secteur non marchand (services publics, associations…), s’ils s’accompagnent d’une formation diplômante reconnue », assure Eric Heyer, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Il vous reste 50.53% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Entrepreneurs dans les quartiers populaires : « Ce qui nous sauve, c’est l’entraide »

Sur le Vieux-Port de Marseille, deux personnes saluent en respectant les gestes barrières pour lutter contre la propagation de l’épidémie de Covid-19, le 17 mai.

Chaque semaine pendant le confinement, une dizaine d’entrepreneurs issus des quartiers populaires se sont donné rendez-vous par visioconférence pour des séances express d’une demi-heure. L’objectif : « Se soutenir, s’aider, régler les problèmes les plus urgents », raconte Oilid Mountassar, 42 ans. Consultant indépendant en excellence opérationnelle, il est à l‘origine du collectif Give and Receive, à Marseille, destiné à « renforcer notre écosystème, nos réseaux de solidarité ».

En pleine crise sanitaire liée au Covid-19, ils ont consacré leur énergie au succès de la plate-forme de soutien scolaire lancée cinq mois plus tôt par l’un d’eux, Ilias El-Gabli, 26 ans, fondateur de Trouve ton prof. Les écoles fermées, les parents démunis : le projet collait à la période. « Le projet d’Ilias est celui qui avait le plus de potentiel à ce moment-là, on s’est d’abord concentrés sur celui qui pouvait réussir », explique M. Mountassar.

« Ça n’a pas suffi »

L’entrepreneur évoque les difficultés rencontrées par les « minorités économiques exclues des grands réseaux influents » qui peinent à se faire une place dans la « start-up nation » chère à Emmanuel Macron, « à 85 % blanche et masculine et souvent sortie des grandes écoles ». La crise qui s’annonce ne devrait pas arranger les choses.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Politiques publiques en Seine-Saint-Denis : les raisons d’un « échec »

Il y a quatre ans, une étude du cabinet de conseil Roland Berger et de l’incubateur Numa, sur la base de 375 start-up interrogées, révélait que près de la moitié des fondateurs seraient diplômés d’une grande école, pour moitié d’une école de commerce et pour l’autre, d’une école d’ingénieurs. « Le système ne mise pas gros sur nous », regrette M. Mountassar.

Ilias El-Gabli, diplômé en ingénierie mécanique de La Sorbonne, à Paris et ancien cadre au sein du groupe Safran, a présenté son projet à sept banques avant d’en trouver une qui accepte de lui prêter 40 000 euros. « J’ai fait une grande université, travaillé dans une grande entreprise internationale, mais ça n’a pas suffi », commente le jeune homme de Cergy (Val-d’Oise), fils d’un professeur de maintenance industrielle et d’une mère au foyer.

Trouve ton prof met en relation des personnes en capacité de donner des cours et celles qui sont à la recherche de soutien scolaire à des tarifs raisonnables : entre 10 et 20 euros de l’heure. Durant le confinement, il a fallu repenser son offre et son modèle économique. Proposer des cours à distance ? « Oui, mais comment ? » Ouvrir la plate-forme aux bénévoles pour offrir des cours gratuits ? « Oui, mais comment l’expliquer aux professeurs payants ? » Changer de modèle économique postconfinement ? « Oui, mais comment se rémunérer ? » « Grâce à nos réunions, on a trouvé les solutions », se réjouit M. El-Gabli.

Il vous reste 52.07% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

En temps de crise, la stratégie de la poursuite d’études

Pour Laura, il était « hors de question » de chercher un emploi à la rentrée, alors que l’économie connaît sa pire récession depuis des années. Etudiante en dernière année de master dans une école de commerce et « acheteuse junior » en alternance dans une chaîne de meubles, cette Parisienne veut mettre toutes les chances de son côté pour ne pas accepter des « emplois aux salaires moins élevés que prévu ». En septembre, elle intégrera un master spécialisé en « achats internationaux » à Kedge Business School, pour se « spécialiser davantage et faire la différence » l’an prochain.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Je me retrouve sur le carreau », ou comment la crise percute la trajectoire des jeunes diplômés

Comme Laura, « en attendant que la tempête passe », certains futurs diplômés préfèrent retarder le moment de l’insertion et continuer leurs études pendant un an, en préparant un deuxième master. Les écoles de commerce, qui proposent des cursus spécialisés dans des secteurs ou des types de fonctions (masters spécialisés, masters of sciences), très axés sur l’insertion professionnelle, en profitent. A l’ESCP, les candidatures à ces programmes d’un an, qui ciblent en particulier les bac 5, ont augmenté de 10 %, et de 8 % à la Kedge Business School. Parmi les candidats à ces programmes, beaucoup de jeunes qui terminent cette année une école d’ingénieurs, et qui se destinaient à des secteurs paralysés par la crise, « tels que l’aéronautique ou l’automobile », remarque Françoise Lassalle-Cottin, directrice des programmes spécialisés à la Kedge. « Ils veulent se spécialiser pour ajouter une corde à leur arc et s’armer pour l’année prochaine », ajoute-t-elle.

Course aux diplômes

Pour répondre à ces candidatures de dernières minute impulsées par la crise sanitaire, les dates d’inscriptions et de rentrées ont été prolongées de quelques semaines dans plusieurs grandes écoles. Myriam, étudiante en master de biologie à l’université de Montpellier, s’est décidée au dernier moment. Apprentie dans une start-up pharmaceutique en faillite depuis le confinement, elle a constaté que ses collègues plus expérimentés avaient des difficultés pour retrouver un emploi. Elle a donc préféré prolonger ses études : à la rentrée, elle s’est inscrite dans un master en marketing et communication, à la Toulouse Business School, en alternance.

Manuelle Malot, directrice carrières à l’EDHEC, estime que le double master est efficace si le deuxième cursus est différent du premier, et s’il « apporte une plus-value au CV ». Mais tous les futurs diplômés de la « génération Covid » ne peuvent se permettre une poursuite d’étude. Outre les frais de scolarités (un master spécialisé peut coûter jusqu’à 15 000 euros), une année d’études supplémentaire pèse lourd pour les familles. Réaliser ces cursus en alternance permet d’alléger significativement la facture – mais encore faut-il trouver un employeur.

Le risque de cette stratégie : la surenchère et la course aux diplômes. Alors que la part de titulaires de masters, au sein d’une génération, ne cesse de progresser (17 % de la génération sortie des études en 2013, selon le Centre d’études et de recherches sur les qualifications) le double diplôme est une « stratégie de différenciation », selon le chercheur et économiste au Céreq Philippe Lemistre. En particulier lorsque le marché de l’emploi se tend. « Faire un deuxième master n’est rentable que si peu d’étudiants le font, et si c’est un phénomène générationnel ponctuel », observe-t-il.

Coronavirus : la jeunesse, victime de la crise économique

Qu’ils habitent à Arras, Marseille, Lyon, Bordeaux, Nantes ou Paris, partout les jeunes qui arrivent sur le marché du travail subissent de plein fouet la grave récession et l’envolée du chômage provoquées par l’épidémie, faisant voler en éclats leurs projets. Si certains diplômés préfèrent prolonger leurs études, d’autres doivent se résoudre à entrer dans la vie professionnelle au pire moment. Le Monde a rencontré cette génération qui raconte sa galère et son sentiment du déclassement.

« Il faut des mesures d’urgence » : les responsables politiques confrontés au défi de la jeunesse

A mesure que l’inquiétude sanitaire liée au Covid-19 reflue, d’autres urgences plus politiques passent au premier plan : à quel avenir destine-t-on les 18-25 ans qui ont vu leurs études interrompues, leur insertion professionnelle compromise avec le confinement ? Mi-mars, le coup d’arrêt porté à l’économie, aux écoles et universités avait pourtant peu fait débat, tant la peur de contaminer mortellement ses aînés était forte dans la population et le discours public.

Aujourd’hui, à l’heure où les manifestations qui ont éclaté en France en écho à la mort de George Floyd aux Etats-Unis rassemblent une majorité de jeunes, les responsables politiques redoutent d’avoir « sacrifié » une classe d’âge et semé le ferment d’une révolte tenace, en forme de conflit des générations.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Après le déconfinement, l’Elysée craint un vent de révolte : « Il ne faut pas perdre la jeunesse »

Aux racines de cette inquiétude, la crise sanitaire n’avait pourtant pas éveillé d’opposition entre générations, bien au contraire, souligne la sociologue Monique Dagnaud, spécialiste au CNRS de la jeunesse et des médias. « Quand on a compris que le confinement allait être long, on aurait pu imaginer que des jeunes se lèvent en disant, non ce n’est pas possible, mais il y a une sidération qui a gelé la protestation », note-t-elle.

Cette cohésion intergénérationnelle pendant la crise, la sociologue l’explique par la prééminence de la famille. « Il n’y a jamais eu autant de solidarité économique entre les générations, la famille est la seule institution qui n’est pas remise en question. Le reste, la politique, les partis, font tous l’objet d’une forte défiance. Tout le monde a voulu protéger les vieux, les grands-parents », souligne-t-elle, notant que le virus a représenté le « premier vrai ennemi » de la génération des « inoxydables » de l’après-guerre, ces « boomers » au sujet desquels on a cessé d’ironiser pendant la crise.

« On a fait vivre quelque chose de terrible à la jeunesse »

A mesure que l’épidémie recule, le sommet de l’Etat mesure pourtant l’ampleur de l’épreuve qui, imposée à tous, cause un malaise particulièrement aigu chez les jeunes adultes. Ainsi, pour Emmanuel Macron, les manifestations contre les violences policières et le racisme traduisent autant une mobilisation liée à l’affaire George Floyd – un Afro-Américain de 46 ans asphyxié par un policier blanc, le 25 mai, aux Etats-Unis – qu’une réaction à la crise du Covid-19. « On a fait vivre quelque chose de terrible à la jeunesse lors du confinement, a récemment confié en privé le chef de l’Etat. On a interrompu leurs études, ils ont des angoisses sur leurs examens, leurs diplômes et leur entrée dans l’emploi. Ils trouvent dans la lutte contre le racisme un idéal, un universalisme. »

Il vous reste 64.69% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Avoir 20 ans au temps du coronavirus

Editorial du « Monde ». Le confinement s’est révélé indispensable pour protéger les plus âgés, particulièrement exposés à la pandémie de Covid-19. Cette décision, inédite par son ampleur et ses conséquences économiques, a néanmoins plongé la jeunesse dans une vulnérabilité dont on n’a pas fini de mesurer les effets.

La préservation de la vie des premiers a conduit de façon collatérale à fragiliser l’existence des seconds. Il est indispensable de prendre conscience de l’ampleur des dégâts pour tenter d’en atténuer les conséquences qui menacent d’aboutir à « une guerre » des générations, dangereuse pour la cohésion de la société.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Mon avenir, je n’y pense pas, sinon j’explose » : l’inquiétude et la colère de la « génération Covid » face à la crise économique

Si les conditions de vie et les perspectives d’avenir se sont brusquement assombries pour l’ensemble de la population, la période qui s’ouvre s’annonce particulièrement anxiogène. Ces interminables semaines d’enfermement sanitaire subies ont bouleversé un horizon qui se dessinait à peine. Entre des études fortement perturbées, des stages qui se sont évaporés, des contrats courts non renouvelés, des débuts de carrière compromis, des salaires d’embauche révisés à la baisse, cette génération doit affronter un environnement particulièrement chaotique.

Basculement vers la pauvreté

L’Organisation internationale du travail (OIT), dans son dernier rapport, prévient que les moins de 25 ans seront les premières victimes de la récession en cours. Celle-ci risque d’aggraver les conditions de vie d’une génération qui cumulait déjà une série de handicaps économiques : précarité des contrats de travail, taux de chômage très élevé par rapport au reste de la population, difficultés pour se loger sur un marché immobilier de plus en plus inabordable, niveau de pension de retraite hypothétique.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Il faut des mesures d’urgence » : les responsables politiques confrontés au défi de la jeunesse

A court terme, l’arrêt brutal de l’activité a particulièrement touché des secteurs comme la restauration, l’hôtellerie ou l’artisanat, qui sont traditionnellement de gros recruteurs de jeunes sortant des filières professionnelles. De façon plus durable, et plus inquiétante, cette crise menace d’aggraver les inégalités scolaires, qui auront inévitablement des effets à long terme sur l’insertion professionnelle, avec pour corollaire le basculement vers la pauvreté. Si la situation des jeunes diplômés demandera du temps pour s’améliorer, celle des « décrocheurs », ces jeunes qui sortent du système éducatif sans diplôme, est particulièrement inquiétante.

La prise de conscience du problème semble largement partagée au sommet de l’Etat, dans l’opposition, au sein du patronat comme parmi les syndicats. Lors de la crise de 2008, la réactivité n’avait pas été aussi forte. Désormais, elle doit se concrétiser à travers des mesures, dont les modalités restent à définir. La boîte à outils est vaste : incitations à l’embauche grâce à une baisse des charges, soutien à l’apprentissage, création d’un revenu de solidarité active (RSA) spécifique, revalorisation des aides au logement, renforcement des dispositifs de formation et d’insertion professionnelle…

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Associations et gouvernement s’opposent sur un RSA élargie aux 18-25 ans

Cette dégradation risque de nourrir la montée de la défiance vis-à-vis d’une société qui peine à faire une place à sa jeunesse. Ce ne sont pas des mesures techniques, si indispensables soient-elles dans cette période, qui suffiront à donner un horizon à la jeunesse. Plus que jamais, celle-ci a besoin d’un projet de société, qui se montre plus inclusif et plus soucieux de l’environnement. Cette crise constitue une opportunité d’en dessiner les contours.

Coronavirus : la jeunesse, victime de la crise économique

Qu’ils habitent à Arras, Marseille, Lyon, Bordeaux, Nantes ou Paris, partout les jeunes qui arrivent sur le marché du travail subissent de plein fouet la grave récession et l’envolée du chômage provoquées par l’épidémie, faisant voler en éclats leurs projets. Si certains diplômés préfèrent prolonger leurs études, d’autres doivent se résoudre à entrer dans la vie professionnelle au pire moment. Le Monde a rencontré cette génération qui raconte sa galère et son sentiment du déclassement.

Le Monde

« Je me retrouve sur le carreau », ou comment la crise percute la trajectoire des jeunes diplômés

Début 2020, Timothée, venait tout juste de décrocher, à 24 ans, un poste d’analyste chez Deloitte, l’un des plus gros cabinets de conseil et d’audit de France. Mais, au mois de mars, ce jeune diplômé de l’école de commerce ICN, à Nancy, a été brutalement remercié : sa période d’essai n’a pas été renouvelée par l’entreprise, en baisse d’activité.

Comme plusieurs de ses jeunes collègues du cabinet, Timothée s’est alors trouvé sur un marché du travail en souffrance. De ses quelques processus d’embauche, il est ressorti bredouille : tous ont été gelés, au moins jusqu’en octobre. « Les entreprises m’ont dit que c’était un trop gros risque d’embaucher des profils juniors dans ce contexte », explique Timothée. Dans deux ans, les mensualités de son prêt étudiant de 30 000 euros, contracté pour financer son école de commerce, commenceront pourtant à tomber. « Plus question de faire la fine bouche », résume-t-il.

Périodes d’essai arrêtées, CDD non renouvelés, embauches gelées… Les jeunes diplômés, encore sans ancrage dans le marché du travail, sont les premiers à pâtir de la crise économique engendrée par le confinement. Le nombre d’offres d’emploi leur étant destinées a chuté de 69 % sur le mois d’avril, par rapport à la même période l’année précédente, selon les chiffres de l’Association pour l’emploi des cadres. La baisse la plus brutale concerne la communication et les médias (– 85 %), viennent ensuite l’hôtellerie, la restauration, l’automobile ou encore l’aéronautique, qui ont été à l’arrêt pendant plus de deux mois.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Après cinq ans d’études, j’ai peur d’être au chômage en septembre » : les futurs diplômés s’inquiètent pour leur avenir

La chute des offres est également marquée (– 70 % en moyenne) dans les trois secteurs habituellement les plus pourvoyeurs d’emplois pour les jeunes diplômés : l’ingénierie, le conseil et gestion des entreprises, et même l’informatique, qu’on pensait davantage préservée. « Difficile de savoir s’il s’agit d’un report ou d’une destruction des offres, mais une chose est sûre : pour l’heure, on ne note aucune reprise, précise Philippe Dialynas, directeur général adjoint de l’Association pour l’emploi des cadres (Apec). Tout dépendra des effets d’amortisseur social du dispositif de chômage partiel, mais aussi du maintien de la trésorerie des entreprises. »

Plus de contrats courts et précaires

Reste que, dans un contexte de décrochage global de l’économie, tous les indicateurs sont au rouge pour les moins de 25 ans, dont le taux de chômage s’envole (+ 29 % en avril). Une situation qui remet en question l’embellie que connaissaient, depuis quelques années, les bac + 5. « L’emploi des primo-arrivants est le plus fragile, car davantage soumis aux fluctuations conjoncturelles, indique l’économiste Yannick L’Horty, directeur de recherche au CNRS. La période d’insertion – caractérisée par une alternance entre emploi et non emploi – s’était déjà grandement allongée par rapport à leurs aînés : la crise risque de renforcer cette instabilité, à travers plus de contrats courts et précaires. »

Il vous reste 53.6% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Au moindre écart on vous tombe dessus » : émoi dans le Calvados après le suicide d’un éboueur licencié

Des éboueurs à Paris, le 30 avril.

Chauffeur de bennes à ordures ménagères depuis vingt-six ans, Stéphano Patry a été incinéré, vendredi 12 juin, à Basly (Calvados), en présence de sa famille et des salariés de la Coved, la société de collecte de déchets qui l’employait. Une semaine auparavant, ce veuf de 47 ans s’est donné la mort avec un fusil de chasse, en tenue de travail, dans le garage de ses parents, chez qui il résidait avec son fils de 18 ans. A ses pieds, ses proches ont trouvé sa lettre de licenciement « pour cause réelle et sérieuse » envoyée la veille par la direction de la Coved.

Dans cette missive en date du 3 juin, que Le Monde a consultée, l’entreprise reprochait à M. Patry et à un collègue d’avoir consommé de l’alcool, le 15 mai, lors de leur tournée à Courseulles-sur-Mer (Calvados). Alertée par des riverains du « comportement anormal » des deux hommes, la police municipale a immobilisé le véhicule et a « procédé à un contrôle d’alcoolémie qui s’est avéré positif ».

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Nous étions acclamés comme des dieux. On n’avait jamais connu ça ! » : le spleen des « héros » du confinement

Plus de trois heures après les faits, un responsable d’exploitation de la Coved a effectué un second contrôle d’alcoolémie. M. Patry a alors été autorisé à ramener son véhicule au dépôt de l’entreprise dans la mesure où son contrôle « était négatif ».

Convoqué le 27 mai à un « entretien préalable à sanction pouvant aller jusqu’au licenciement », M. Patry a indiqué à son employeur avoir accepté, « pendant la collecte », « deux bières offertes par un usager ». L’entreprise a finalement décidé de le licencier pour violation du « règlement intérieur ».

« La direction veut échapper à la vérité »

Le suicide du quadragénaire a poussé son syndicat, la CFDT, et sa famille à se rapprocher de Me Sophie Condamine, avocate à Caen, afin de lancer une procédure contre l’entreprise. « Les deux axes envisagés sont une contestation de ce licenciement et, au pénal, une plainte pour non-assistance à personne en danger ou homicide involontaire », indique Me Condamine tout en précisant ne pas avoir « encore de mandat ».

Directeur général de la Coved (2 700 salariés et une centaine d’agences en France), Stéphane Leterrier assure que la « décision de licencier M. Patry a été prise pour des raisons de sécurité ». « Quand on est chauffeur de poids lourds, on ne peut pas boire d’alcool, insiste-t-il. On ne titube pas, on ne hurle pas, on ne renverse pas des poubelles quand on n’a bu que deux bières… Le 15 mai, selon les données GPS, le camion a été arrêté trois fois, dont 45 minutes devant un bar. »

Il vous reste 51.18% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Le gouvernement souhaite bloquer l’arrivée de salariés polonais de PSA

Selon Bercy, le groupe automobile PSA s’est engagé, samedi 13 juin, auprès du ministre de l’économie, Bruno Le Maire, à revenir sur sa décision de faire venir en France certains de ses ouvriers polonais pour renforcer ses équipes du site d’Hordain, dans le Nord. Carlos Tavares, le patron de PSA, « s’est engagé à revenir sur cette décision », a déclaré le ministère à l’Agence France-Presse (AFP), sans donner plus de précisions.

La veille au soir, le ministère du travail avait demandé au constructeur de renoncer à ce projet et de privilégier l’embauche d’intérimaires. Contacté par l’AFP, le constructeur n’a pas souhaité faire de commentaires dans l’immédiat.

Mais, dans le même temps, le site du constructeur à Metz a fait savoir samedi, à l’AFP, que des salariés polonais de PSA travaillaient déjà, depuis quelques jours, en renfort sur son site qui fabrique des boîtes de vitesse. « Actuellement, 50 Polonais de Gliwice [usine Opel dans le sud de la Pologne] ont commencé à travailler lundi », ainsi qu’« une quinzaine d’employés de Douvrin [Pas-de-Calais] », a déclaré une porte-parole du site. Ces salariés, logés par le groupe, sont payés selon les conventions collectives françaises le temps de ce renfort, a-t-elle précisé. Sur le site voisin de Trémery, spécialisé dans les moteurs, « on a annoncé qu’on réfléchissait à faire venir des employés d’autres sites PSA de France et de l’étranger » sur la base du volontariat, a ajouté la porte-parole.

Jeudi, lors de son comité social et économique, PSA avait annoncé l’arrivée sur le site d’Hordain, dans le Nord, d’un « premier contingent » de 120 Polonais de l’usine de Gliwice, puis de 150 autres la semaine suivante pour une mission de trois mois. D’autres salariés auraient ensuite pu les rejoindre. En tout, quelque 531 employés polonais du groupe auraient rejoint le site français afin de monter une troisième équipe de production dans l’usine, afin de résorber les quelque 30 000 commandes accumulées de véhicules utilitaires.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Automobile : un rebond rapide du secteur est possible selon une étude

Un affront pour les syndicats

Ces salariés, en sous-activité dans leur pays, auraient été logés par l’entreprise dans la région et payés selon la convention collective française du secteur. Un véritable affront pour les syndicats, et notamment pour la CGT, qui s’est opposée à cette mesure et rappelé que quelques 370 intérimaires travaillant pour l’entreprise au lion ont perdu leur emploi. De plus, a assuré le syndicat, ces salariés européens auraient dû disposer des mêmes avantages que les employés français de PSA, dont la convention collective est plus protectrice que la convention collective française.

Les ministres du travail et de l’économie, « Muriel Pénicaud et Bruno Le Maire, ont demandé à PSA de renoncer à cette opération et d’embaucher en priorité les intérimaires », a-t-on assuré à Bercy. « Dans la situation actuelle, les entreprises doivent tout faire pour protéger l’emploi en France. »

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Un retour de l’industrie automobile de masse en France est-il possible ?

Si les prêts de salariés entre sites français sont assez fréquents quand il s’agit de faire face aux pics d’activité dans certaines usines et de sous-activité dans autres, les prêts entre usines européennes sont bien plus rares. Pour la direction du constructeur automobile, la « crise économique brutale » générée par l’épidémie due au coronavirus « nécessite de réagir avec agilité et efficience, afin d’assurer la pérennité du groupe PSA », avait-elle confié à l’AFP. « La responsabilité de la direction de l’entreprise est de trouver des solutions pour donner de l’activité aux salariés du groupe », et « les mobilités temporaires entre sites s’inscrivent dans la logique de solidarité industrielle pour des salariés », avait-elle expliqué.

« Cela répond à une logique économique, mais une entreprise a aussi une responsabilité sociale dans son pays. A ce titre, cela paraît peu raisonnable », avait jugé Franck Don, de la CFTC.

La « génération Covid », première victime de la crise économique

Jules Réthy, attend la reprise pour débuter un stage dans le domaine de la sonorisation, le 10 juin à Nantes.

Lorsqu’on lui demande comment il se projette dans l’avenir, Mathis, 17 ans, éclate de rire. Mais presque aussitôt, son visage se ferme. Il pianote sur son téléphone, ailleurs. « L’avenir, cette bonne blague, marmonne-t-il. Pour moi, ça se résume à : qu’est-ce que je mange ce soir, qu’est-ce que je fais demain, comment j’évite mon père ce week-end… on ne se supporte plus. » Mi-mars, lorsque le confinement a débuté, son contrat d’apprentissage dans un restaurant du Val-de-Marne a été suspendu. « J’étais dégoûté. » L’établissement où il travaillait vient de rouvrir. Il n’y va plus. « Ils n’ont plus besoin de moi, les clients ne reviennent pas. Alors mon avenir, je n’y pense pas, sinon j’explose. »

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Retourner chez ses parents, faute d’emploi, ce n’est pas évident », la génération Covid témoigne

Etudes, stage, CDD, concours, entretiens d’embauche, séjours à l’étranger : comme Mathis, des milliers de jeunes ont vu leurs projets voler en éclats à cause de la pandémie de Covid-19. Pour certains, il s’agit d’une parenthèse de quelques mois, avant – si tout va bien – une reprise des cours et stages à l’automne. « Passé le stress pour les dossiers d’inscription et le regret de ne pas voir mes amis, j’ai profité de ce temps pour lire et réfléchir », raconte Mathilde, lycéenne en terminale dans la Sarthe, qui entrera en école de théâtre en septembre.

« Un gisement de colère »

M. Ngang, dans sa chambre, le 11 juin, à Montry (Seine et Marne).

Pour les 700 000 diplômés sur le point d’entrer sur le marché du travail, l’angoisse est bien plus concrète : comment décrocher un poste alors que le pays s’enfonce dans une récession annoncée, par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), comme l’une des plus brutales parmi les économies industrialisées ? « Je vais sûrement enchaîner sur un deuxième master pour éviter le chômage, mais après, on me reprochera d’être surdiplômé », appréhende Alexandre, en master de mathématiques, à Paris.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Une récession brutale devrait frapper la France en 2020

Pour beaucoup d’autres, le bouleversement est plus profond encore. La pandémie a intensifié les inquiétudes face au désastre écologique, déjà exprimées lors des grèves étudiantes pour le climat, en 2019. Elle a exacerbé une sensibilité extrême aux désordres du monde, aux injustices, aux inégalités, au racisme. L’appel à manifester contre les violences policières, samedi 13 juin, en est une illustration. La première mobilisation sur le sujet devant le tribunal judiciaire de Paris, le 2 juin, avait rassemblé plus de 20 000 personnes, selon la police, dont énormément de jeunes. « Il y a, en France, un gisement de colère, susceptible de se raviver selon le contexte et la conjoncture », analyse le sociologue François Dubet.

Il vous reste 74.04% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Retourner chez ses parents, faute d’emploi, ce n’est pas évident », la génération Covid témoigne

Le Monde, Margaux, 23 ans

OLIVIER METZGER POUR « LE MONDE »

Par , , , , , , , , , et

Publié aujourd’hui à 02h57

D’Arras à Marseille, en passant par Lyon, Bordeaux, Nantes ou Paris, partout les jeunes subissent de plein fouet les conséquences de la pandémie. CDD ou missions d’intérim interrompus, stages annulés, entretiens d’embauche reportés, études en suspens… L’épidémie de Covid-19 fait voler en éclats leurs projets, brouille leur horizon. Entre inquiétude et fatalisme, ils échafaudent leur stratégie pour tenter de vivre au mieux cette crise inédite.

  • « Toutes les offres d’emploi des grands groupes sont supprimées une à une », Zeinab Ali Abdallah, 24 ans, diplômée en finance de marché, à Toulouse
Zeinab Ali Abdallah, le 16 mai à Toulouse.

La crise sanitaire a fait vaciller les cours de la Bourse, en même temps que les perspectives d’insertion professionnelle de Zeinab Ali Abdallah. A 24 ans, elle venait tout juste d’intégrer la salle de marché d’une banque d’affaires de financement internationale pour son stage de fin d’étude, lorsque le coronavirus s’est répandu. « Je ne pensais pas que l’impact de la crise serait aussi important. Toutes les offres d’emploi des grands groupes sont supprimées des platesformes, une à une », dit l’étudiante en finance. Elle pensait pourtant toucher au but en intégrant une banque reconnue, après six années de brillantes études, d’abord en classe préparatoire et ensuite à la Toulouse Business School, financées par sa bourse et des emplois étudiants en parallèle.

« On me dit que les banques n’embaucheront pas avant décembre 2020 », explique-t-elle. Alors, pour mettre toutes les chances de son côté, elle multiplie les candidatures. « Il y aura plus de concurrence, car des étudiants plus diplômés revoient leurs projets et postulent aux mêmes postes que moi, témoigne-t-elle. Certains de mes camarades font le choix de prolonger leurs études pour retarder d’un an leur entrée sur le marché du travail. Mais, pour ma part, impossible de débourser 20 000 euros de plus. »

  • « Huit ans que j’économisais, pour risquer de tout perdre », Antoine Durand, 27 ans, gérant d’une salle de fitness, à Arras
Antoine Durand, le 11 juin à Arras (Pas-de-Calais).

Il ne dort plus. « J’espère que mon avenir va s’éclaircir », confie-t-il. A 27 ans, Antoine Durand a ouvert, le 11 janvier, à Arras, un club de fitness, en tant que franchisé pour l’enseigne Keep Cool. Un projet mûri pendant quatre ans que l’épidémie a mis à mal. « Voilà huit ans que j’économisais, pour risquer de tout perdre », dit-il en soupirant.

Coach sportif à domicile à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), il a tout quitté, avec sa femme, à l’hiver 2019-2020, pour se lancer dans cette aventure dans le nord de la France. Il y a investi toutes ses économies. Tout avait bien commencé. Les deux premiers mois de l’année, le nombre d’inscriptions était plus élevé qu’attendu. « On cartonnait », raconte cet Arrageois d’origine… avant que le Covid-19 ne se propage et que le confinement soit décrété.

Il vous reste 89.68% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.