En France, moins d’inflation, mais aussi moins de croissance et moins d’emplois pour cette fin d’année

Pour dessiner le profil de la conjoncture en France d’ici à la fin de l’année 2023, inutile de multiplier les courbes : toutes s’orientent à la baisse. Si l’inflation décélère, la croissance ne montre pas pour autant de signes de reprise, et le marché du travail va, comme prévu, finir par s’en ressentir. Le chômage, qui se trouve actuellement à son plus bas niveau depuis 1982, va repartir légèrement à la hausse, sans que l’on puisse encore parler de réel retournement du marché du travail.

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In fine, sur l’ensemble de l’année, la croissance française devrait s’établir à 0,9 %, confirme l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) dans ses prévisions publiées le 12 octobre 2023, le même chiffre que celui qui était annoncé le 7 septembre. Une croissance modeste, notamment au regard des 2,5 % enregistrés en 2022. La bonne surprise du deuxième trimestre, quand l’économie avait crû de 0,5 %, ne devrait pas se reproduire : l’Insee prévoit une hausse du PIB de seulement 0,1 % au troisième trimestre et de 0,2 % au quatrième.

Pour les ménages et les entreprises qui subissent depuis l’automne 2021 les effets de l’inflation, la fin de l’année 2023 apporte quand même une perspective rassurante. « Les prix à la consommation poursuivent leur net freinage et les prix des produits alimentaires devraient rester stables jusqu’à la fin de l’année », assure Olivier Simon, chef de la division synthèse conjoncturelle à l’Insee.

L’inflation portée par les services

L’inflation d’ensemble, sur douze mois, devrait atteindre 4,4 % à la fin décembre, alors qu’elle se situait à 5,9 % en décembre 2022. En moyenne, les prix à la consommation en France auront augmenté de 5 % cette année, contre 5,2 % en 2022. Surtout, la hausse des produits alimentaires s’est très nettement ralentie, passant de près de 16 % au printemps à 7 % en fin d’année.

L’inflation, de fait, est en train de changer de monture : un peu revigorée en septembre par la hausse des prix du pétrole, elle est de plus en plus portée par les services, un poste crucial, puisqu’il « pèse » pour la moitié du panier de consommation utilisé pour construire l’indice des prix. A la fin de l’année, indique l’Insee, ces postes − loyers, eau, transports, santé, communication − devraient augmenter en glissement de 3,2 %. Ils vont ainsi apporter la plus forte contribution à l’inflation d’ensemble, prenant le relais de l’alimentation, qui a mené le bal sur les derniers trimestres, après l’énergie, celle par qui tout avait commencé lors du déclenchement de la guerre en Ukraine.

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Loi « plein-emploi » : « La régression sociale attendue est sans précédent depuis des décennies »

Il faut savoir repérer un tournant politique radical quand il est pris. C’est le moment, avec l’adoption de la loi dite « plein-emploi », le 10 octobre. Elle porte une double promesse de sévérité et d’austérité. D’un côté, la loi augmente la discrimination des personnes pauvres en les stigmatisant comme paresseuses (c’est le discours de la droite classique et des macronistes, comme le député Karl Olive). C’est même en réalité son but principal, politique.

Les moyens de l’insertion sociale et professionnelle annoncée ne sont en fait pas déployés en contrepartie de l’augmentation radicale des sanctions et punitions d’un autre âge. De l’autre, le gouvernement déploie des coupes plus ou moins discrètes dans toutes les dépenses sociales. Cette loi est grosse d’effets dévastateurs, bien supérieurs à ceux de la brutale économie sur les allocations logement qui a augmenté la pauvreté en France dès le premier quinquennat Macron (baisse des 5 euros, puis réforme du calcul).

La régression sociale attendue est sans précédent depuis des décennies, au moment où les effets de la réforme de l’assurance-chômage affectent, depuis août 2023, de plus en plus d’assurés. Il y a trente-cinq ans, en 1988, un tournant majeur en matière de protection sociale fut l’innovation du RMI [revenu minimum d’insertion]. Ce projet d’insertion républicaine solidaire était porté par un Parlement unanime et s’opposait à la politique punitive britannique, dont le président français Emmanuel Macron s’était d’ailleurs distancié lors de son premier plan contre la pauvreté, en 2018, avec l’aide de son secrétaire d’Etat Olivier Noblecourt.

Les jeunes et les titulaires des minima sociaux

Certes, l’idéologie des coupes budgétaires est bien ancrée chez le président. L’essentiel de la loi, déjà votée en juillet au Sénat, se situe dans sa disposition phare, les « quinze heures d’activités hebdomadaires », empruntée à Valérie Pécresse ; il s’agit d’économiser en radiant des allocataires.

En l’absence de financement des besoins de formation et d’aide à l’insertion, dont les départements ne disposent pas (comme l’indique le rapport de la Cour des comptes de janvier 2022), ce qui reste en exergue, à des fins de communication politique, ce sont les sanctions, et l’inscription obligatoire à Pôle emploi, renommé France Travail.

Deux populations hétérogènes sont ainsi transformées artificiellement en « demandeurs d’emploi » : les jeunes et les titulaires des minima sociaux, ajoutés aux demandeurs d’emploi classiques. Où les conseillers emploi et les travailleurs sociaux vont-ils trouver les millions d’« heures d’activités hebdomadaires » sans financement autre que la poignée de milliards prévus avec l’instauration de France Travail ? Nul ne le sait. Le ministre, interrogé, n’a pas répondu.

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« Alerte éthique dans l’action sociale » : le simulacre des chartes

C’est un subtil mélange d’envolées philosophiques et d’engagements énumérés avec grandiloquence. Un discours qui met en avant des valeurs (bienveillance, respect, solidarité, responsabilité…) avec, en appui, des références à des penseurs, de Platon à Descartes. Le monde de l’entreprise s’est paré depuis les années 1990 d’un voile éthique, notamment à travers des chartes, devant démontrer son implication dans les enjeux sociétaux tout en répondant à la quête de sens des salariés.

Une avancée pour le corps social ? C’est bien davantage une « ruse », un « simulacre », tranche la sociologue Anne Salmon dans son dernier ouvrage, Alerte éthique dans l’action sociale. A ses yeux, la démarche permet surtout aux sociétés d’étouffer la critique pour mieux imposer, en sous-main, des transformations toujours plus dures et opprimantes pour les collectifs de travail.

L’essai de Mme Salmon ne se limite pas à ce constat. Il est avant tout « un appel à la vigilance » teinté d’inquiétude. Car, selon l’autrice, après l’entreprise puis les services publics, le déploiement d’une éthique qualifiée de « managériale » atteint aujourd’hui l’action sociale et ses associations. Elle en veut pour preuve la « publicisation [de] valeurs par le biais des sites Internet » d’un nombre croissant d’organismes, notamment dans le secteur des maisons de retraite et des crèches. Là encore, c’est un leurre : les chartes éthiques détourneraient des problèmes de fond qui touchent le social et le médico-social.

Un danger pour les travailleurs

Le secteur est entré dans une logique libérale de marchandisation, où « les interventions finissent par être identifiées à des prestations de services, chaque tâche effectuée correspondant à une tarification ». D’aucuns jugent que leur métier se déshumanise et que le travail « vite fait » prime désormais sur le travail « bien fait ». En découle un malaise parmi les professionnels et, par suite, une « crise de motivation », des « démissions », des « difficultés inédites de recrutement ».

L’éthique managériale qui se diffuse aujourd’hui dans l’action sociale doit permettre aux travailleurs de retrouver ce sens perdu. Les grands principes énoncés dans les chartes seraient « la panacée » : « encadré par des normes, le travail deviendrait plus attractif, plus motivant, plus impliquant ». Mme Salmon souligne l’illusion d’une telle entreprise, rappelant que « la triste actualité des scandales dans les crèches et dans les Ehpad privés montre que “l‘éthique professionnelle exemplaire” affichée a du mal à résister à l’épreuve des faits ».

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Corinne Gaudart et Serge Volkoff, finalistes du prix « Penser le travail » : « Le travail est de plus en plus organisé sur le modèle de la hâte »

Dans Le Travail pressé (Les Petits Matins), Corinne Gaudart, directrice de recherche au CNRS, au Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique (LISE), et Serge Volkoff, statisticien et ergonome au Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET), développent le concept de « modèle de la hâte » pour décrire l’intensification du travail dans de nombreux secteurs d’activité.

Votre ouvrage se concentre sur l’impossibilité de penser le temps long au travail. Quelles en sont les principales raisons ?

Corinne Gaudart : Nous essayons de montrer que le travail est de plus en plus organisé sur le modèle de la hâte. Ce modèle combine des processus d’intensification qui agissent sur notre temps de travail. Et il est régulièrement présenté comme un principe organisateur de l’activité qui n’est pas discutable, parce qu’il faut faire face à la concurrence, au marché…

Il agit sur notre temps de travail en réalisant plusieurs opérations.

Il y a le temps densifié, où l’on est de plus en plus occupé à plein temps, soit car on est autant en effectifs mais on doit faire plus, soit autant mais avec moins de gens. C’est un temps qui se retrouve souvent débordé : on déborde sur les fins de journée, on y pense dès le matin quand on sort du lit. C’est d’autant plus vrai pour les encadrants de proximité.

C’est aussi un temps assigné : il faut faire vite, mais on nous indique aussi la manière que l’on doit suivre pour produire de la qualité. Ce temps assigné conduit aussi à des modes d’organisation où l’on doit rapporter ce qu’on a fait : c’est ce qu’on appelle le « temps consigné ».

Enfin, la hâte produit aussi un temps enfermé : on est dans l’immédiateté, avec l’impossibilité de se retourner sur le passé, car les nomenclatures et les méthodes changent en permanence.

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Ce modèle a des incidences sur la manière dont on travaille. Il finit par être délétère, et il produit des formes d’individualisation des difficultés au travail, de manière paradoxale, car nous sommes dans des entreprises qui souhaitent nous engager collectivement.

Ces exigences obligent-elles à arbitrer entre le travail bien fait et la réalisation des objectifs ?

Serge Volkoff : En effet, on peut essayer de rendre conciliables certaines normes et la qualité, mais la plupart du temps on n’y arrive pas, donc on sacrifie une partie de la qualité du produit de notre travail, ou on essaie de raboter la variabilité des clients ou des usagers. Cela oblige souvent à arbitrer, étant entendu que la prescription non dite est qu’il est toléré de faire du travail pas très bien fait… C’est encore plus ravageur, on le voit dans la santé. C’est d’autant plus frustrant pour les personnes.

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Ces étudiants d’école de commerce qui fuient les jeunes start-up : « On ne veut plus être pris pour des pigeons »

D’après le classement annuel des entreprises les plus attractives établi par le cabinet Universum, en 2023, seuls 16 % des jeunes diplômés des grandes écoles se disaient séduits par les start-up, les autres préférant une entreprise « mature ».

« Dans ma nouvelle boîte, on prend davantage soin des salariés, tout est cadré et structuré. La RH m’a même demandé si tout allait bien à mon arrivée. » Depuis une cabine individuelle mise à la disposition des 400 salariés de l’entreprise où elle travaille désormais, Kim (tous les prénoms ont été changés), 26 ans, diplômée d’école de commerce en 2021, dresse avec satisfaction la longue liste des avantages qu’elle a gagnés en quittant la jeune entreprise innovante où elle était précédemment embauchée. Dans la foulée d’un stage de fin d’études servant à valider sa formation à l’Essec, cette « early start-up » – comme on appelle ces boîtes en phase de croissance – lui avait proposé un CDI qu’elle avait joyeusement accepté.

Mais, deux ans plus tard, Kim rechigne à vouloir travailler dans ce type de structure qu’elle appréciait tant au début. Parmi les jeunes diplômés d’école de commerce, son cas n’est pas isolé. Si le phénomène est difficilement quantifiable, la tendance est de plus en plus visible : de nouveaux arrivants sur le marché du travail finissent par déserter les jeunes pousses, par lesquelles ils sont passés pendant ou juste après leurs études. Faute d’avantages sociaux et d’organisation solide du travail.

Selon Aurélie Robertet, directrice de la filiale française du cabinet d’études Universum, qui établit tous les ans un classement des entreprises les plus « attractives » pour les étudiants, l’intérêt pour les start-up baisse pour la troisième année de suite. En 2021, 22 % des jeunes diplômés des grandes écoles interrogés se disaient séduits par ces jeunes entreprises novatrices. En 2023, ils n’étaient plus que 16 %, les 84 % restants préférant une entreprise « mature ». Deux raisons à cela : le phénomène de mode lié à la promotion de la « start-up nation » s’essouffle ; le contexte économique est très favorable aux candidats issus de grandes écoles, aujourd’hui quasiment en situation de plein-emploi. Ils choisissent donc en priorité les conditions de travail et les avantages sociaux proposés par les grosses entités.

Jetés dans le grand bain

Kim détaille plusieurs facteurs de fuite face à un emploi dans une toute jeune start-up. D’abord, ce type de structure n’a souvent pas de service RH. « Je me suis donc retrouvée à gérer des fiches de paie alors que ce n’était pas mon travail et que je n’étais pas payée pour ça », témoigne-t-elle. Kim regrette de n’avoir pu parler de ses problèmes administratifs à qui que ce soit de compétent, ainsi que le manque de formation pour les nouvelles recrues, jetées trop vite dans le grand bain. L’absence totale de « garde-fous » la dérange, notamment dans un contexte d’« énorme » charge de travail : « Dès qu’il y avait un pic de boulot, on le répartissait entre les salariés existants, sans forcément recruter, ce qui alourdissait la charge mentale. »

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Etats-Unis : 8 700 salariés supplémentaires cessent le travail chez Ford sur consigne du syndicat UAW

Des salariés de constructeurs automobiles, syndiqués UAW, manifestent à Chicago, dans l’Illinois, le 10 octobre 2023.

Quelque 8 700 salariés d’un site Ford du Kentucky, dans le centre des Etats-Unis, ont cessé le travail, mercredi 11 octobre, à l’appel de l’Union des travailleurs de l’automibile (ou UAW, pour United Auto Workers, en anglais), en réponse, selon l’organisation, au refus du constructeur de faire davantage de concessions dans les négociations sur un nouvel accord collectif.

Ces salariés d’une usine de Louisville sont venus grossir les rangs des effectifs déjà en grève au sein des trois grands constructeurs automobiles américains historiques, Ford, General Motors et Stellantis (Chrysler), pour les porter à près de 34 000, alors que le mouvement dure depuis près de quatre semaines. Environ 23 % des salariés syndiqués sont désormais à l’arrêt au sein du « Big Three », terme qui désigne les trois constructeurs.

Lire aussi le reportage : Article réservé à nos abonnés Grève automobile aux Etats-Unis : « Tout augmente, sauf notre fiche de paie »

« L’arrêt de travail » déclenché mercredi et qui concerne une usine fabricant des pick-up, « a été décrété après que Ford eut refusé d’aller plus loin dans les négociations », a expliqué l’UAW dans un communiqué, prévenant que « cette décision surprise marquait une nouvelle étape » du conflit social.

« Nous avons été très clairs, et nous avons attendu assez longtemps, a déclaré le président du puissant syndicat, Shawn Fain, cité dans le communiqué, mais Ford n’a pas compris le message. »

Revalorisations salariales

« Il est temps de parvenir à une convention juste chez Ford et les autres membres du Big Three [GM et Stellantis] », a poursuivi le responsable syndical. « S’ils ne le comprennent pas au bout de quatre semaines, l’arrêt de travail des 8 700 salariés de cette usine très rentable va les aider. » L’UAW a expliqué que son président tiendrait son point hebdomadaire vendredi sur l’état des discussions.

Des employés travaillent sur le châssis d’un pick-up de la marque Ford, au sein de l’usine de Louisville, dans le Kentucky, le 27 avril 2023.

La semaine dernière, le syndicat avait décidé de ne pas mobiliser davantage de ses membres, contrairement aux semaines précédentes, faisant état de « progrès importants » dans les négociations.

Les discussions achoppent notamment sur le montant des revalorisations salariales. L’UAW réclame quelque 40 % d’augmentation sur les quatre années de la nouvelle convention, tandis que Ford n’est allé que jusqu’à 23 %, GM et Stellantis s’étant arrêtés à 20 %.

Dans un communiqué séparé, Ford a qualifié de son côté l’annonce de l’UAW de « grossièrement irresponsable », prévenant que l’expansion de la grève « entraînera[it] des conséquences douloureuses », notamment pour les autres secteurs de l’entreprise ainsi que ses fournisseurs.

Le Monde avec AFP

Chez Nestlé Waters à Vittel, les ressources en eau diminuent, les emplois aussi

L’entrée de l’usine Nestlé Waters à Vittel (Vosges), en mai 2023.

Longtemps, les suppressions d’emplois chez Nestlé Waters se sont faites à bas bruit. Les départs n’étaient jamais contraints, les syndicats négociaient de confortables « congés de fin de carrière », un genre de préretraite. C’est ainsi que l’établissement de Vittel-Contrexéville (Vosges) a réduit ses effectifs des trois quarts en vingt-cinq ans, dont un quart ces quatre dernières années, passant de 1 000 à 720 salariés, sans fracas.

Néanmoins, les temps changent. Les salariés de Nestlé Waters sont en grève depuis la fin août. Et ont manifesté à plusieurs reprises, et jusque devant le siège de Nestlé France, à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), le 2 octobre, contre un plan de réorganisation prévoyant 171 départs, dont une majorité de licenciements. « Un choc pour le territoire », témoigne le maire de Contrexéville, Luc Gerecke (divers droite).

Ce qui a conduit à ces suppressions de postes ? « La fin de la commercialisation de la marque Vittel en Allemagne annoncée en 2022 et l’intensification des aléas climatiques, qui peut impacter les conditions d’exploitation de certains de nos forages peu profonds », explique Nestlé Waters.

L’illusion d’une ressource inépuisable

Revenons un peu en arrière. Longtemps, Vittel et Contrexéville ont vécu sur l’illusion que l’eau était une ressource inépuisable. Sur ce trésor de la nature se sont construites la fortune des deux villes thermales et celle de la multinationale suisse, entrée au capital de la société des eaux de Vittel en 1969, avant d’en prendre le contrôle, en 1992.

Des milliards de litres d’eau ont été embouteillés et commercialisés sous les marques Vittel, Contrex et Hépar, sans anticiper un quelconque tarissement. Les premiers constats du Bureau de recherches géologiques et minières actant de prélèvements trop importants dans la nappe principale – dite « des grès du trias inférieur » ou « GTI » – datent pourtant des années 1970. « Il faut se replonger dans l’esprit de l’époque. On n’avait pas cette vision à long terme, confesse le maire de Contrexéville. Petit à petit, la conscience s’est réveillée. »

De rapport en rapport, aujourd’hui plus personne ne conteste que, comme l’explique la préfecture des Vosges, « la partie de nappe dans le secteur de Vittel-Contrexéville est en déficit quantitatif – le volume prélevé est supérieur au volume d’alimentation – lié à des pompages utilisés pour l’alimentation en eau potable, l’embouteillage d’eau et l’industrie agroalimentaire ». Nestlé déclare ainsi avoir baissé ses prélèvements de 23 % depuis 2010.

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Sur le RSA, l’ambiguïté volontaire du Rassemblement national

Marine Le Pen lors d’une séance des questions au gouvernement, à l’Assemblée nationale, le 10 octobre 2023.

Quelle est la ligne du Rassemblement national (RN) sur la réforme du revenu de solidarité active (RSA) ? Le parti de Marine Le Pen a voté contre le projet de loi pour le plein-emploi, adopté à l’Assemblée nationale, mardi 10 octobre. Mais, au terme des débats, l’ambiguïté subsiste. Et pour cause, comme le dit sans fard Jocelyn Dessigny, le responsable du texte pour le mouvement d’extrême droite : « Il n’y a pas de philosophie générale. On raisonne de manière pragmatique sur des valeurs de justice et de bon sens. »

Dans les faits, le RN s’est mollement opposé au durcissement de l’accès au RSA, voulu par la majorité présidentielle et renforcé par Les Républicains (LR). Le groupe s’est fait peu entendre, tant Marine Le Pen tient, sur ce sujet, une position éloignée des attentes de son propre électorat. Pour le rapporteur du texte « plein-emploi », le député Horizons Paul Christophe, les troupes lepénistes ont appliqué leur stratégie favorite : « Moins j’en dis, plus je prospère », avec « un discours consensuel sur certains points, absent sur d’autres, et faible techniquement ». Une sortie de route a toutefois été relevée lorsque M. Dessigny a affirmé qu’une « mère au foyer est peut-être mieux à la maison à s’occuper de ses enfants (…) si elle le souhaite ».

Sur le RSA, le RN s’est tantôt aligné sur la gauche, pour dénoncer une culpabilisation des allocataires, tantôt sur la droite, pour critiquer le supposé niveau de fraude. « C’est un discours attrape-tout, analyse le socialiste Arthur Delaporte. Selon l’angle d’où on le regarde, c’est le FN [Front national, l’ancien nom du RN] populaire qui défend les gens qui vivent de peu ; le FN nationaliste qui défend la préférence nationale ; sans oublier le FN à l’ancienne qui maintient les femmes à la maison. Cela rend le discours global illisible mais sectoriellement acceptable. Et c’est un moyen de passer sous les radars. »

« Nous sommes contre la guerre des pauvres »

Dans le détail, le RN a voté contre l’article 2 du projet de loi, qui impose quinze heures d’activité hebdomadaires, au minimum, aux allocataires. Mais s’est abstenu sur l’article 3, qui durcit les sanctions faute de respect du « contrat d’engagement réciproque », alors que les données de la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF) suggèrent que ces sanctions éloignent encore davantage du marché du travail. Que le grand public semble se désintéresser de cette réforme et des positions de son parti convient bien à Marine Le Pen.

Depuis sa prise de pouvoir au FN, en 2011, Mme Le Pen, qui a fait d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) son fief électoral, refuse de pointer du doigt les bénéficiaires des RSA. La question faisait l’objet de querelles récurrentes avec sa nièce, l’ex-députée du Vaucluse, Marion Maréchal, entre 2012 et 2017. Elle a dû rappeler sa position, mardi 3 octobre, à ses troupes à l’Assemblée nationale, lors d’une longue mise au point : « Nous sommes contre la guerre aux pauvres. » Traduction, par Jean-Philippe Tanguy, député et numéro deux du groupe RN : « Le smicard n’est pas malheureux à cause du RMiste [bénéficiaire du RMI, l’ancêtre du RSA] et personne ne vit durablement avec un RSA. Nous employons d’ailleurs peu la notion d’“assistanat”. La position de Marine à ce sujet a toujours été courageuse, elle n’a pas cédé. »

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Dans l’Orne, l’écœurement des salariés de l’équipementier automobile Marelli

Ni banderoles ni piquet de grève. Le calme semble régner, en cette matinée du mardi 10 octobre, au sein de l’usine de l’équipementier automobile Marelli, installée depuis 1970 à Argentan, à la lisière de la sous-préfecture de l’Orne, dans le nord du plus rural des départements normands. Y sont produits des corps papillon : de petits boîtiers alimentant en air les moteurs à essence de plusieurs marques de voiture.

Cependant, les apparences sont trompeuses, car l’émoi et l’écœurement dominent chez les 167 salariés depuis l’annonce, mercredi 4 octobre, du lancement d’un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE). Après un débrayage de trois jours, ils ont pourtant repris le travail. Ce plan social, dont les premiers contours se dessineront lors d’un comité social et économique extraordinaire, jeudi 12 octobre, « prendra trois mois », selon l’intersyndicale CGT, CFE-CGC et CFDT. Il devrait se solder par la fermeture de l’usine début 2024 et le licenciement de l’ensemble des effectifs.

Un autre site français de Marelli est visé par un PSE et une fermeture prochaine : l’usine de Saint-Julien-du-Sault (Yonne), qui fabrique des feux arrière de véhicule. Là-bas, 125 postes sont en jeu et le mouvement de grève lancé la semaine du 2 octobre se poursuit.

« Perte d’exploitation significative »

« Après plusieurs mois de mensonges et de tromperies de la part de la direction du groupe, cette annonce n’est que la conclusion d’un processus de délocalisation décidé et engagé depuis plusieurs mois », déplore l’intersyndicale de l’usine normande, qui affirme qu’un transfert en Slovaquie, dans une autre usine du groupe, est déjà acté. « Nous avons les preuves : des lignes de production identiques aux nôtres y ont été créées », assure Jean-Philippe Fresny, délégué syndical CGT. « A ce stade, il s’agit d’un projet », note par écrit la direction de Marelli, précisant que ses autres sites français (Châtellerault, Strasbourg et Trappes) ne sont pas menacés.

Pour appréhender la volonté du groupe italo-japonais Marelli (50 000 salariés dans le monde), propriété, depuis son rachat en 2018 à Fiat Chrysler Automobiles, du puissant fonds d’investissement et de pension américain KKR, il faut se référer à ses récents communiqués de presse.

A Argentan, « entre 2018 et 2022, le site a généré une perte cumulée de plus de 28 millions d’euros. L’usine devra faire face à une baisse importante des commandes en 2024 et les prévisions pour les années suivantes sont également en forte baisse ». Du côté de Saint-Julien-du-Sault, « durant ces deux dernières années, l’usine n’a travaillé qu’à 30 % de sa capacité » et « a fait état d’une perte d’exploitation significative de plus de 24 millions d’euros entre 2018 et 2022 ».

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