Facebook ouvre l’ère des entreprises devenues puissances universelles

A travers sa monnaie, il faut craindre que Facebook organise de nouveaux référentiels de ce qui est marchandisable ou pas, désigne les activités accessibles à sa monnaie et celles qui ne le sont pas, explique, dans sa chronique, le titulaire de la chaire Théorie et méthodes de la conception innovante, Armand Hatchuel.

Publié aujourd’hui à 06h30 Temps de Lecture 2 min.

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« Il faut  sortir de l’illusion transactionnelle de l’argent, car avec une telle monnaie Facebook disposera d’un pouvoir gestionnaire sur une très large part des activités individuelles et entrepreneuriales du monde »
« Il faut  sortir de l’illusion transactionnelle de l’argent, car avec une telle monnaie Facebook disposera d’un pouvoir gestionnaire sur une très large part des activités individuelles et entrepreneuriales du monde » DR

Avis d’expert « Entreprise ». En annonçant la création d’une monnaie virtuelle pour ses 2,5 milliards de clients, Facebook a rompu avec l’un des codes majeurs des Etats modernes : le monopole de la monnaie. La réaction ne s’est pas fait attendre et le ministre de l’économie a prévenu qu’une entreprise privée ne pouvait pas créer une monnaie souveraine.

De nombreux observateurs ont, par ailleurs, exprimé leur scepticisme sur la faisabilité et la fiabilité d’un tel projet. Reste que, fort d’un déploiement en nombre de personnes et de pays sans précédent dans l’histoire, fort aussi de sa pénétration dans la vie intime et quotidienne des gens, Facebook annonce, avec cette nouvelle monnaie, l’ère des entreprises devenues puissances universelles.

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Car l’argent n’est pas un outil passif d’échange. Les actes d’un colloque de Cerisy récemment publiés ont montré que l’argent tend à coloniser les repères de la valeur, de l’éthique civile et marchande, du pouvoir et de la solidarité (« Comment apprivoiser l’argent ? », sous la direction de Jean-Baptiste de Foucauld, Hermann, 2016). Contre ces dérives, les Etats modernes ont eu à agir pour défendre une « bonne gestion » de l’ordre public. Il a fallu garantir le paiement des dettes, réglementer l’exercice des professions, protéger la valeur des biens et des salaires ou encore limiter l’exercice bancaire.

En dehors du bitcoin, les monnaies locales sont légion depuis quelques années. Mais elles servent un intérêt collectif local, territorial ou communautaire. Entre les utilisateurs de Facebook, il n’y a rien de tout cela. C’est une foule immense, plus grande que le plus grand des empires passés et présents.

Un précurseur

Le danger n’est donc pas que la nouvelle monnaie concurrence les Etats sur leur souveraineté. Il faut plutôt craindre que Facebook construise à travers sa monnaie une « pax Libra » mondiale, qui organise de nouveaux référentiels de ce qui est marchandisable ou de ce qui ne l’est pas, décide qui mérite que l’on protège ses dettes ou d’être abandonné à son sort, désigne les activités accessibles à sa monnaie et celles qui ne le sont pas. Facebook a d’ailleurs un précurseur qui mérite d’être rappelé, c’est la Compagnie hollandaise des Indes orientales qui battait sa propre monnaie et avait acquis, pendant deux siècles, la stature d’un Etat influent.

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En soutenant publiquement qu’il s’agit simplement de pouvoir envoyer de l’argent comme on envoie une photo, Facebook feint de mésestimer son innovation. Envoyer de l’argent, c’est associer deux individus ou deux collectivités dans la même communauté d’intérêts, de jugement et de solidarité.