« Cannibales en costume »: les nouveaux monstres

David Courpasson se demande comment on peut à la fois être une personne correcte et mettre son éthique de travail au service d’une « monstruosité ».

Par Publié aujourd’hui à 06h00

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« Cannibales en costume. Enquête sur les travailleurs du XXIe siècle », de David Courpasson. François Bourin, 248 pages, 20 euros.
« Cannibales en costume. Enquête sur les travailleurs du XXIe siècle », de David Courpasson. François Bourin, 248 pages, 20 euros.

Livre. Escroqueries bancaires, scandales pharmaceutiques, nappes noires meurtrières des compagnies pétrolières, « dieselgate »… bien des entreprises sont sur le banc des accusés depuis quelques années, et la colère gronde : on déplore l’augmentation des suicides, on s’interroge sur le sens du vrai travail. Mais à force de ne voir que les scandales médiatiques, de ne scruter que l’ombre de Monsanto et de ses experts manœuvrant dans les couloirs de Bruxelles, on ne parle guère des travailleurs de Monsanto, ces gens dont le travail consiste pourtant à produire dans la pénombre des usines le fameux glyphosate et autres produits toxiques.

Comment peut-on à la fois être un bon comptable, un bon ingénieur, un bon médecin, une personne correcte, et mettre son éthique de travail au service d’une monstruosité ? Comment le chef de projet d’une multinationale pétrolière britannique ressent-il la pollution marine qui sera, pour quelques jours, sur tous les écrans de télévision et d’ordinateurs et qui stigmatisera, à travers le nom de son entreprise, son propre travail ? « Ces questions sont à la fois banales et capitales, car elles font surgir l’ambivalence de la culpabilité moderne, et l’ampleur de la contribution de chacun à des œuvres de destruction ou d’amoindrissement », estime David Courpasson dans Cannibales en costume (François Bourin).

L’ouvrage enquête sur le fil qui relie, « symboliquement et concrètement, les troupeaux des usines, écrasés par le bruit, épuisés par la chaleur ou le froid, aux troupeaux individualistes de l’entreprise actuelle, étourdis par leur propre désir de réussite, abîmés par la vitesse, ensevelis sous l’excès des missions. » Ces points communs sont à chercher dans les récits du travail quotidien.

« Je n’en peux plus »

C’est ainsi le témoignage de George, cadre dans une entreprise pharmaceutique européenne, qui donne au livre sa trame : « Je suis un cannibale, habillé en costume ou avec une blouse blanche. Je fabrique des traitements pour des gens plutôt riches avec la matière corporelle des gens pauvres, vous appelez ça comment ? » Son histoire fait remonter des dizaines de destinées singulières croisées au fil des années dans les enquêtes de l’auteur, sociologue et professeur à l’EM Lyon Business School et à l’université de Cardiff, sur les gens au travail.

Le livre raconte les trajectoires de travailleurs déchirés par d’insondables dilemmes. La plus marquante est celle de Gérard, ingénieur dans le nucléaire, qui enverra, quelques heures avant son suicide, un message à certains de ses collègues : « Mes amis je n’en peux plus, je dois partir, ce travail me tue et nous tuera tous. Je préfère prendre les devants plutôt que de continuer à me faire bouffer de l’intérieur par ce travail dans une centrale qui fuit sans le dire, par ces petits chefs et leurs procédures tatillonnes, et leurs sourires mesquins. Désolé, mais je m’en vais. Je vous laisse seuls, devant le choix de continuer à vivre, mais sans doute de faire autre chose. »