Archive dans 2023

Corinne Gaudart et Serge Volkoff, finalistes du prix « Penser le travail » : « Le travail est de plus en plus organisé sur le modèle de la hâte »

Dans Le Travail pressé (Les Petits Matins), Corinne Gaudart, directrice de recherche au CNRS, au Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique (LISE), et Serge Volkoff, statisticien et ergonome au Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET), développent le concept de « modèle de la hâte » pour décrire l’intensification du travail dans de nombreux secteurs d’activité.

Votre ouvrage se concentre sur l’impossibilité de penser le temps long au travail. Quelles en sont les principales raisons ?

Corinne Gaudart : Nous essayons de montrer que le travail est de plus en plus organisé sur le modèle de la hâte. Ce modèle combine des processus d’intensification qui agissent sur notre temps de travail. Et il est régulièrement présenté comme un principe organisateur de l’activité qui n’est pas discutable, parce qu’il faut faire face à la concurrence, au marché…

Il agit sur notre temps de travail en réalisant plusieurs opérations.

Il y a le temps densifié, où l’on est de plus en plus occupé à plein temps, soit car on est autant en effectifs mais on doit faire plus, soit autant mais avec moins de gens. C’est un temps qui se retrouve souvent débordé : on déborde sur les fins de journée, on y pense dès le matin quand on sort du lit. C’est d’autant plus vrai pour les encadrants de proximité.

C’est aussi un temps assigné : il faut faire vite, mais on nous indique aussi la manière que l’on doit suivre pour produire de la qualité. Ce temps assigné conduit aussi à des modes d’organisation où l’on doit rapporter ce qu’on a fait : c’est ce qu’on appelle le « temps consigné ».

Enfin, la hâte produit aussi un temps enfermé : on est dans l’immédiateté, avec l’impossibilité de se retourner sur le passé, car les nomenclatures et les méthodes changent en permanence.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés « Le Travail pressé » : les affres du « modèle de la hâte »

Ce modèle a des incidences sur la manière dont on travaille. Il finit par être délétère, et il produit des formes d’individualisation des difficultés au travail, de manière paradoxale, car nous sommes dans des entreprises qui souhaitent nous engager collectivement.

Ces exigences obligent-elles à arbitrer entre le travail bien fait et la réalisation des objectifs ?

Serge Volkoff : En effet, on peut essayer de rendre conciliables certaines normes et la qualité, mais la plupart du temps on n’y arrive pas, donc on sacrifie une partie de la qualité du produit de notre travail, ou on essaie de raboter la variabilité des clients ou des usagers. Cela oblige souvent à arbitrer, étant entendu que la prescription non dite est qu’il est toléré de faire du travail pas très bien fait… C’est encore plus ravageur, on le voit dans la santé. C’est d’autant plus frustrant pour les personnes.

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Ces étudiants d’école de commerce qui fuient les jeunes start-up : « On ne veut plus être pris pour des pigeons »

D’après le classement annuel des entreprises les plus attractives établi par le cabinet Universum, en 2023, seuls 16 % des jeunes diplômés des grandes écoles se disaient séduits par les start-up, les autres préférant une entreprise « mature ».

« Dans ma nouvelle boîte, on prend davantage soin des salariés, tout est cadré et structuré. La RH m’a même demandé si tout allait bien à mon arrivée. » Depuis une cabine individuelle mise à la disposition des 400 salariés de l’entreprise où elle travaille désormais, Kim (tous les prénoms ont été changés), 26 ans, diplômée d’école de commerce en 2021, dresse avec satisfaction la longue liste des avantages qu’elle a gagnés en quittant la jeune entreprise innovante où elle était précédemment embauchée. Dans la foulée d’un stage de fin d’études servant à valider sa formation à l’Essec, cette « early start-up » – comme on appelle ces boîtes en phase de croissance – lui avait proposé un CDI qu’elle avait joyeusement accepté.

Mais, deux ans plus tard, Kim rechigne à vouloir travailler dans ce type de structure qu’elle appréciait tant au début. Parmi les jeunes diplômés d’école de commerce, son cas n’est pas isolé. Si le phénomène est difficilement quantifiable, la tendance est de plus en plus visible : de nouveaux arrivants sur le marché du travail finissent par déserter les jeunes pousses, par lesquelles ils sont passés pendant ou juste après leurs études. Faute d’avantages sociaux et d’organisation solide du travail.

Selon Aurélie Robertet, directrice de la filiale française du cabinet d’études Universum, qui établit tous les ans un classement des entreprises les plus « attractives » pour les étudiants, l’intérêt pour les start-up baisse pour la troisième année de suite. En 2021, 22 % des jeunes diplômés des grandes écoles interrogés se disaient séduits par ces jeunes entreprises novatrices. En 2023, ils n’étaient plus que 16 %, les 84 % restants préférant une entreprise « mature ». Deux raisons à cela : le phénomène de mode lié à la promotion de la « start-up nation » s’essouffle ; le contexte économique est très favorable aux candidats issus de grandes écoles, aujourd’hui quasiment en situation de plein-emploi. Ils choisissent donc en priorité les conditions de travail et les avantages sociaux proposés par les grosses entités.

Jetés dans le grand bain

Kim détaille plusieurs facteurs de fuite face à un emploi dans une toute jeune start-up. D’abord, ce type de structure n’a souvent pas de service RH. « Je me suis donc retrouvée à gérer des fiches de paie alors que ce n’était pas mon travail et que je n’étais pas payée pour ça », témoigne-t-elle. Kim regrette de n’avoir pu parler de ses problèmes administratifs à qui que ce soit de compétent, ainsi que le manque de formation pour les nouvelles recrues, jetées trop vite dans le grand bain. L’absence totale de « garde-fous » la dérange, notamment dans un contexte d’« énorme » charge de travail : « Dès qu’il y avait un pic de boulot, on le répartissait entre les salariés existants, sans forcément recruter, ce qui alourdissait la charge mentale. »

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Etats-Unis : 8 700 salariés supplémentaires cessent le travail chez Ford sur consigne du syndicat UAW

Des salariés de constructeurs automobiles, syndiqués UAW, manifestent à Chicago, dans l’Illinois, le 10 octobre 2023.

Quelque 8 700 salariés d’un site Ford du Kentucky, dans le centre des Etats-Unis, ont cessé le travail, mercredi 11 octobre, à l’appel de l’Union des travailleurs de l’automibile (ou UAW, pour United Auto Workers, en anglais), en réponse, selon l’organisation, au refus du constructeur de faire davantage de concessions dans les négociations sur un nouvel accord collectif.

Ces salariés d’une usine de Louisville sont venus grossir les rangs des effectifs déjà en grève au sein des trois grands constructeurs automobiles américains historiques, Ford, General Motors et Stellantis (Chrysler), pour les porter à près de 34 000, alors que le mouvement dure depuis près de quatre semaines. Environ 23 % des salariés syndiqués sont désormais à l’arrêt au sein du « Big Three », terme qui désigne les trois constructeurs.

Lire aussi le reportage : Article réservé à nos abonnés Grève automobile aux Etats-Unis : « Tout augmente, sauf notre fiche de paie »

« L’arrêt de travail » déclenché mercredi et qui concerne une usine fabricant des pick-up, « a été décrété après que Ford eut refusé d’aller plus loin dans les négociations », a expliqué l’UAW dans un communiqué, prévenant que « cette décision surprise marquait une nouvelle étape » du conflit social.

« Nous avons été très clairs, et nous avons attendu assez longtemps, a déclaré le président du puissant syndicat, Shawn Fain, cité dans le communiqué, mais Ford n’a pas compris le message. »

Revalorisations salariales

« Il est temps de parvenir à une convention juste chez Ford et les autres membres du Big Three [GM et Stellantis] », a poursuivi le responsable syndical. « S’ils ne le comprennent pas au bout de quatre semaines, l’arrêt de travail des 8 700 salariés de cette usine très rentable va les aider. » L’UAW a expliqué que son président tiendrait son point hebdomadaire vendredi sur l’état des discussions.

Des employés travaillent sur le châssis d’un pick-up de la marque Ford, au sein de l’usine de Louisville, dans le Kentucky, le 27 avril 2023.

La semaine dernière, le syndicat avait décidé de ne pas mobiliser davantage de ses membres, contrairement aux semaines précédentes, faisant état de « progrès importants » dans les négociations.

Les discussions achoppent notamment sur le montant des revalorisations salariales. L’UAW réclame quelque 40 % d’augmentation sur les quatre années de la nouvelle convention, tandis que Ford n’est allé que jusqu’à 23 %, GM et Stellantis s’étant arrêtés à 20 %.

Dans un communiqué séparé, Ford a qualifié de son côté l’annonce de l’UAW de « grossièrement irresponsable », prévenant que l’expansion de la grève « entraînera[it] des conséquences douloureuses », notamment pour les autres secteurs de l’entreprise ainsi que ses fournisseurs.

Le Monde avec AFP

Chez Nestlé Waters à Vittel, les ressources en eau diminuent, les emplois aussi

L’entrée de l’usine Nestlé Waters à Vittel (Vosges), en mai 2023.

Longtemps, les suppressions d’emplois chez Nestlé Waters se sont faites à bas bruit. Les départs n’étaient jamais contraints, les syndicats négociaient de confortables « congés de fin de carrière », un genre de préretraite. C’est ainsi que l’établissement de Vittel-Contrexéville (Vosges) a réduit ses effectifs des trois quarts en vingt-cinq ans, dont un quart ces quatre dernières années, passant de 1 000 à 720 salariés, sans fracas.

Néanmoins, les temps changent. Les salariés de Nestlé Waters sont en grève depuis la fin août. Et ont manifesté à plusieurs reprises, et jusque devant le siège de Nestlé France, à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), le 2 octobre, contre un plan de réorganisation prévoyant 171 départs, dont une majorité de licenciements. « Un choc pour le territoire », témoigne le maire de Contrexéville, Luc Gerecke (divers droite).

Ce qui a conduit à ces suppressions de postes ? « La fin de la commercialisation de la marque Vittel en Allemagne annoncée en 2022 et l’intensification des aléas climatiques, qui peut impacter les conditions d’exploitation de certains de nos forages peu profonds », explique Nestlé Waters.

L’illusion d’une ressource inépuisable

Revenons un peu en arrière. Longtemps, Vittel et Contrexéville ont vécu sur l’illusion que l’eau était une ressource inépuisable. Sur ce trésor de la nature se sont construites la fortune des deux villes thermales et celle de la multinationale suisse, entrée au capital de la société des eaux de Vittel en 1969, avant d’en prendre le contrôle, en 1992.

Des milliards de litres d’eau ont été embouteillés et commercialisés sous les marques Vittel, Contrex et Hépar, sans anticiper un quelconque tarissement. Les premiers constats du Bureau de recherches géologiques et minières actant de prélèvements trop importants dans la nappe principale – dite « des grès du trias inférieur » ou « GTI » – datent pourtant des années 1970. « Il faut se replonger dans l’esprit de l’époque. On n’avait pas cette vision à long terme, confesse le maire de Contrexéville. Petit à petit, la conscience s’est réveillée. »

De rapport en rapport, aujourd’hui plus personne ne conteste que, comme l’explique la préfecture des Vosges, « la partie de nappe dans le secteur de Vittel-Contrexéville est en déficit quantitatif – le volume prélevé est supérieur au volume d’alimentation – lié à des pompages utilisés pour l’alimentation en eau potable, l’embouteillage d’eau et l’industrie agroalimentaire ». Nestlé déclare ainsi avoir baissé ses prélèvements de 23 % depuis 2010.

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Sur le RSA, l’ambiguïté volontaire du Rassemblement national

Marine Le Pen lors d’une séance des questions au gouvernement, à l’Assemblée nationale, le 10 octobre 2023.

Quelle est la ligne du Rassemblement national (RN) sur la réforme du revenu de solidarité active (RSA) ? Le parti de Marine Le Pen a voté contre le projet de loi pour le plein-emploi, adopté à l’Assemblée nationale, mardi 10 octobre. Mais, au terme des débats, l’ambiguïté subsiste. Et pour cause, comme le dit sans fard Jocelyn Dessigny, le responsable du texte pour le mouvement d’extrême droite : « Il n’y a pas de philosophie générale. On raisonne de manière pragmatique sur des valeurs de justice et de bon sens. »

Dans les faits, le RN s’est mollement opposé au durcissement de l’accès au RSA, voulu par la majorité présidentielle et renforcé par Les Républicains (LR). Le groupe s’est fait peu entendre, tant Marine Le Pen tient, sur ce sujet, une position éloignée des attentes de son propre électorat. Pour le rapporteur du texte « plein-emploi », le député Horizons Paul Christophe, les troupes lepénistes ont appliqué leur stratégie favorite : « Moins j’en dis, plus je prospère », avec « un discours consensuel sur certains points, absent sur d’autres, et faible techniquement ». Une sortie de route a toutefois été relevée lorsque M. Dessigny a affirmé qu’une « mère au foyer est peut-être mieux à la maison à s’occuper de ses enfants (…) si elle le souhaite ».

Sur le RSA, le RN s’est tantôt aligné sur la gauche, pour dénoncer une culpabilisation des allocataires, tantôt sur la droite, pour critiquer le supposé niveau de fraude. « C’est un discours attrape-tout, analyse le socialiste Arthur Delaporte. Selon l’angle d’où on le regarde, c’est le FN [Front national, l’ancien nom du RN] populaire qui défend les gens qui vivent de peu ; le FN nationaliste qui défend la préférence nationale ; sans oublier le FN à l’ancienne qui maintient les femmes à la maison. Cela rend le discours global illisible mais sectoriellement acceptable. Et c’est un moyen de passer sous les radars. »

« Nous sommes contre la guerre des pauvres »

Dans le détail, le RN a voté contre l’article 2 du projet de loi, qui impose quinze heures d’activité hebdomadaires, au minimum, aux allocataires. Mais s’est abstenu sur l’article 3, qui durcit les sanctions faute de respect du « contrat d’engagement réciproque », alors que les données de la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF) suggèrent que ces sanctions éloignent encore davantage du marché du travail. Que le grand public semble se désintéresser de cette réforme et des positions de son parti convient bien à Marine Le Pen.

Depuis sa prise de pouvoir au FN, en 2011, Mme Le Pen, qui a fait d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) son fief électoral, refuse de pointer du doigt les bénéficiaires des RSA. La question faisait l’objet de querelles récurrentes avec sa nièce, l’ex-députée du Vaucluse, Marion Maréchal, entre 2012 et 2017. Elle a dû rappeler sa position, mardi 3 octobre, à ses troupes à l’Assemblée nationale, lors d’une longue mise au point : « Nous sommes contre la guerre aux pauvres. » Traduction, par Jean-Philippe Tanguy, député et numéro deux du groupe RN : « Le smicard n’est pas malheureux à cause du RMiste [bénéficiaire du RMI, l’ancêtre du RSA] et personne ne vit durablement avec un RSA. Nous employons d’ailleurs peu la notion d’“assistanat”. La position de Marine à ce sujet a toujours été courageuse, elle n’a pas cédé. »

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Dans l’Orne, l’écœurement des salariés de l’équipementier automobile Marelli

Ni banderoles ni piquet de grève. Le calme semble régner, en cette matinée du mardi 10 octobre, au sein de l’usine de l’équipementier automobile Marelli, installée depuis 1970 à Argentan, à la lisière de la sous-préfecture de l’Orne, dans le nord du plus rural des départements normands. Y sont produits des corps papillon : de petits boîtiers alimentant en air les moteurs à essence de plusieurs marques de voiture.

Cependant, les apparences sont trompeuses, car l’émoi et l’écœurement dominent chez les 167 salariés depuis l’annonce, mercredi 4 octobre, du lancement d’un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE). Après un débrayage de trois jours, ils ont pourtant repris le travail. Ce plan social, dont les premiers contours se dessineront lors d’un comité social et économique extraordinaire, jeudi 12 octobre, « prendra trois mois », selon l’intersyndicale CGT, CFE-CGC et CFDT. Il devrait se solder par la fermeture de l’usine début 2024 et le licenciement de l’ensemble des effectifs.

Un autre site français de Marelli est visé par un PSE et une fermeture prochaine : l’usine de Saint-Julien-du-Sault (Yonne), qui fabrique des feux arrière de véhicule. Là-bas, 125 postes sont en jeu et le mouvement de grève lancé la semaine du 2 octobre se poursuit.

« Perte d’exploitation significative »

« Après plusieurs mois de mensonges et de tromperies de la part de la direction du groupe, cette annonce n’est que la conclusion d’un processus de délocalisation décidé et engagé depuis plusieurs mois », déplore l’intersyndicale de l’usine normande, qui affirme qu’un transfert en Slovaquie, dans une autre usine du groupe, est déjà acté. « Nous avons les preuves : des lignes de production identiques aux nôtres y ont été créées », assure Jean-Philippe Fresny, délégué syndical CGT. « A ce stade, il s’agit d’un projet », note par écrit la direction de Marelli, précisant que ses autres sites français (Châtellerault, Strasbourg et Trappes) ne sont pas menacés.

Pour appréhender la volonté du groupe italo-japonais Marelli (50 000 salariés dans le monde), propriété, depuis son rachat en 2018 à Fiat Chrysler Automobiles, du puissant fonds d’investissement et de pension américain KKR, il faut se référer à ses récents communiqués de presse.

A Argentan, « entre 2018 et 2022, le site a généré une perte cumulée de plus de 28 millions d’euros. L’usine devra faire face à une baisse importante des commandes en 2024 et les prévisions pour les années suivantes sont également en forte baisse ». Du côté de Saint-Julien-du-Sault, « durant ces deux dernières années, l’usine n’a travaillé qu’à 30 % de sa capacité » et « a fait état d’une perte d’exploitation significative de plus de 24 millions d’euros entre 2018 et 2022 ».

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A Marseille, où la réforme du RSA est expérimentée : « Ce n’est pas du travail gratuit »

Abdelkader (qui a souhaité rester anonyme) et sa conseillère Emmanuelle Farag, au bureau Pôle emploi de Marseille-Blancarde, à Marseille, le 10 octobre 2023.

Sous la lumière blanche des néons, Merouane, le regard timoré, entre dans le bureau exigu du Pôle d’insertion des Bouches-du-Rhône, dans le 5e arrondissement de Marseille. L’homme de bientôt 50 ans, au français hésitant, est allocataire du revenu de solidarité active (RSA) « depuis plusieurs années ». Suffisamment pour en avoir oublié le nombre exact. Ce mardi 10 octobre, il est accueilli chaleureusement par deux conseillers, l’un de Pôle emploi, et l’autre du département, pour un rendez-vous de « diagnostic ». « Vous êtes ici car vous allez bénéficier d’un nouveau type d’accompagnement qui doit vous permettre de sortir plus rapidement du RSA », promet Jérémie Kibongui, le conseiller insertion du département.

Depuis mi-mai, les Bouches-du-Rhône participent, comme dix-sept autres départements, à une expérimentation de la réforme du RSA, qui inscrit tous les allocataires à Pôle emploi et conditionne le versement de l’allocation à une quinzaine d’heures d’activité hebdomadaires. La mesure est l’un des points majeurs – avec la création, en 2024, de France Travail en remplacement de Pôle emploi, pour transformer le service de l’emploi et de l’insertion – du projet de loi pour le « plein-emploi » adopté à l’Assemblée nationale, mardi. Dans le département présidé par Martine Vassal (Les Républicains), l’expérimentation, qui concerne actuellement 718 allocataires, se déroule dans les 5e et 7e arrondissements de la cité phocéenne, situés dans le centre-ville, moins touchés par la précarité que peuvent l’être les quartiers nord. Un choix qui a surpris les acteurs locaux.

« On se questionne sur le choix de ces arrondissements où on retrouve des allocataires qui n’ont pas les plus grandes difficultés comme c’est le cas de ceux des quartiers nord, explique Audrey Garino, conseillère départementale d’opposition et adjointe aux affaires sociales de la mairie de Marseille. On n’y trouve pas les mêmes problématiques de transport, par exemple. » Ces arrondissements, qui recensent 2 400 bénéficiaires du RSA sur les 63 000 que compte le département, « correspondent au bassin d’emploi souhaité par le gouvernement », répond Sabine Bernasconi, vice-présidente du département déléguée à l’insertion professionnelle.

« C’est adapté aux personnes »

Après ce premier rendez-vous rapide, les bénéficiaires du RSA sont orientés de trois façons possibles : soit un accompagnement professionnel vers l’emploi (55 % des allocataires suivis), soit une suite socioprofessionnelle (33 %), soit un parcours social dit de « remobilisation » pour les plus éloignés de l’emploi (12 %). Pour rassurer Merouane, qui touche un RSA couple de 911 euros (607 euros pour une personne seule), les deux conseillers expliquent calmement le nouveau parcours qui l’attend. S’il souhaite bel et bien travailler, comme agent de sécurité, de préférence de nuit « pour être disponible en journée pour prendre soin de [s]a femme », qui a de gros problèmes de santé, il est plutôt orienté vers un accompagnement socioprofessionnel qui doit notamment lui permettre de demander le statut d’aidant familial.

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Transition écologique : à Nanterre, une école pour répondre aux besoins en main-d’oeuvre dans la rénovation des bâtiments

Un million : c’est le nombre de pompes à chaleur qu’Emmanuel Macron veut voir produites chaque année sur le sol français, d’ici à la fin du quinquennat. Un gisement d’emplois pour les produire, mais aussi pour les installer chez les particuliers. Bouna Diarra, 29 ans, l’a bien compris : « J’ai déjà fait une formation de frigoriste en 2015, mais je n’ai pas trouvé d’emploi, donc j’ai travaillé dans l’isolation, comme chauffeur-livreur pour Amazon, comme éboueur… Puis j’ai entendu parler du business des pompes à chaleur, donc j’ai voulu revenir là-dedans. C’est un domaine très technique, qui demande pas mal de pratique. » Il y a dix jours, il a commencé une formation intensive pour devenir installateur de pompes à chaleur à La Solive, à Nanterre (Hauts-de-Seine), une école spécialisée dans les métiers de la rénovation énergétique.

Pour les organismes de formation, l’explosion de ce champ précis des systèmes thermiques est une aubaine. « On sait ce qu’il faut faire pour réduire l’empreinte carbone du bâtiment, mais il y a de gros freins : il n’y a pas une entreprise qui trouve facilement des gens. » La Solive est née en 2021 de ce constat, se souvient Côme de Cossé Brissac, cofondateur de l’école. Sur les 170 000 à 250 000 emplois supplémentaires attendus d’ici à 2030 dans la rénovation énergétique des bâtiments, selon France Stratégie, « il faudra 30 000 installateurs de pompes à l’horizon 2028, et 15 000 personnes pour la maintenance », explique-t-il.

A La Solive, à Nanterre, le 26 septembre 2023.

Dans l’atelier, une dizaine de ces machines qui fonctionnent à l’électricité trônent près de la zone où s’affaire l’équipe d’apprenants, exclusivement masculine. Une douzaine de box représentent autant d’exercices où ils passent à tour de rôle, pour travailler sur différents types de parois ou de câbles. Leur formateur supervise un exercice sur l’unité extérieure d’une pompe dite « air-eau », qui puise l’air extérieur pour transformer en gaz un liquide frigorigène qui, comprimé, permet de chauffer l’eau. « Là, il faut expulser l’air ? », demande un stagiaire, entouré par ses camarades. Devant l’approbation du formateur, il agit sur la bonbonne d’azote, et de l’air ressort 2 mètres plus loin par un tube frigorifique.

Frigoriste de formation, Nicolas Scheidt, 36 ans, multi-entrepreneur et désormais formateur, insiste sur la polyvalence du métier, à mi-chemin entre l’électricité, la plomberie et les techniques du froid. « La pompe à chaleur n’est pas mon activité principale, mais c’est un bon marché. Il y a encore beaucoup de sociétés qui gèrent la partie administrative mais pas les travaux, or ils sont souvent mal faits car il n’y a pas de techniciens compétents. »

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Choisir un métier « durable », « responsable », « à impact positif » : du rêve à la réalité

Ils sont responsable du développement durable ou de la RSE de leur entreprise, conseiller en transition écologique, manageur décarbonation, chef de projet biodiversité ou encore data analyst ESG. Alors que de jeunes diplômés font grand bruit dans les médias en appelant à bifurquer ou à déserter les entreprises, eux ont choisi d’essayer de changer les choses de l’intérieur. Ils le font dans un de ces métiers « verts », « responsables », ou « à impact positif », en plein boom ces dernières années – plus 21 % entre 2019 et 2021, selon une étude de l’APEC de 2022 – face aux besoins des entreprises et des services publics de répondre aux évolutions réglementaires en matière de climat.

Mais faire ainsi un métier « qui a du sens », comme ils disent tous, sans sortir du cadre n’est pas toujours sans difficultés, défis et, parfois, désillusions. Plusieurs dizaines d’entre eux ont répondu à un appel à témoignages sur Lemonde.fr, avec l’envie de raconter leur passion initiale pour leur profession, mais aussi ces petites frustrations ou concessions, ces victoires lentes et modestes, qui font également partie de leur quotidien.

« J’aurais dû m’en douter pendant l’entretien d’embauche, raconte ainsi Julien (qui, comme d’autres interlocuteurs, a requis l’anonymat). Lorsque j’avais dit que la lutte contre le dérèglement climatique était importante pour moi, la RH m’avait répondu en souriant “Bien sûr, bien sûr, pour nous aussi ! Mais nous restons une entreprise…”. » Après un diplôme d’ingénieur et une expérience dans la recherche, ce Parisien trentenaire a découvert « le monde fabuleux de la greentech » en poussant, en 2021, la porte d’un cabinet de conseil spécialisé dans le traitement des données au service du développement durable des entreprises, notamment à travers la réalisation de bilans carbone. « Je n’avais pas envie de travailler dans une boîte qui fait du capitalisme bête et méchant. Quelque chose un peu dans l’intérêt général, quoi… », explique le datascientist.

De vraies déceptions

Il n’est pas seul dans ce cas. Dans un sondage Toluna-Harris Interactive pour le collectif Pour un réveil écologique, réalisé en juin auprès de 2 000 jeunes de 18 à 30 ans, plus de huit sur dix considèrent comme important d’avoir un emploi respectueux de l’environnement et utile à la société. Ils sont même sept sur dix à affirmer qu’ils pourraient renoncer à postuler dans une entreprise qui ne prendrait pas suffisamment en compte les enjeux environnementaux, l’une de leurs plus « grandes sources d’inquiétude ».

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Dix ans après la fermeture de l’abattoir Gad, « il faut se faire violence pour rebondir »

De combien de journées se souvient-on avec précision au cours d’une vie ? Olivier Le Bras en nomme trois : le jour de la naissance de chacun de ses deux enfants. Et le 11 octobre 2013. L’ancien délégué syndical (Force ouvrière, FO) des abattoirs Gad peut encore établir le déroulé, minute par minute, de ce jour qui l’a mené, à 17 h 15 précises, à annoncer aux 889 salariés et à leurs familles réunis sur le parking que le tribunal de commerce venait d’acter leur licenciement. « Des regards resteront gravés à vie, confie-t-il. Je ne souhaite à personne de vivre ce moment-là. »

Olivier Le Bras, ancien délégué syndical et figure de la lutte au temps de la fermeture de l’abattoir Gad, devant la friche industrielle à Lampaul-Guimiliau (Finistère), le 20 septembre 2023.

La fermeture de cette entreprise emblématique, fondée cinquante ans plus tôt à Lampaul-Guimiliau (Finistère) et abritant, sur 60 000 mètres carrés, un abattoir et des lignes de découpe de porc, est un séisme. Car elle intervient après d’autres plans sociaux dans l’agroalimentaire breton et en plein bras de fer à propos de l’écotaxe sur les poids lourds. Le désarroi des ouvriers et la colère d’entrepreneurs et d’agriculteurs convergent alors dans les manifestations des « bonnets rouges », au centre de l’attention médiatique durant plusieurs semaines.

Le devenir des « Gad » marque même l’entrée maladroite du jeune ministre de l’économie Emmanuel Macron dans l’espace médiatique, alors qu’en 2014, sur Europe 1, il évoque « des femmes (…) pour beaucoup illettrées » – le site comptait en réalité beaucoup d’hommes, et une minorité en grande difficulté.

Que reste-t-il d’un tel choc, dix ans plus tard ? Aucun suivi ne dure si longtemps. « Je l’avais demandé, pourtant. Ce serait très instructif de savoir combien sont restés sur le carreau », déplore Olivier Le Bras. Le dernier bilan de la préfecture, qui n’a pas répondu aux sollicitations du Monde, semble dater de 2017 : il y avait encore 275 inscrits à Pôle emploi et 43 personnes « dans une situation difficile et sans perspective ». Les autres étant « en retraite ou en emploi pérenne ».

Rachel Réault, ancienne salariée de l’abattoir Gad, à Lampaul-Guimiliau (Finistère), le 20 septembre 2023.

Le Monde a contacté une trentaine d’ex-« Gad ». Seuls une dizaine d’entre eux ont donné suite. « Ce n’est pas facile, vu que mon parcours n’a pas été top », glisse une ancienne ouvrière, avant d’annuler le rendez-vous. Des collègues qui « ne s’en sont jamais remis », il y en a. « Certains avaient des postes hyperspécialisés. Le même geste chirurgical, huit heures par jour, de vrais pros. Mais se projeter ailleurs leur a été impossible », raconte M. Le Bras. « Dans les ateliers de la cellule de reclassement, ils se sentaient perdus, alors qu’ils avaient jusque-là une vraie valeur au travail », ajoute Rachel Réault, ex-« Gad » de 46 ans.

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