Archive dans 2023

Sophie Binet : « Le travail et son organisation sont au centre d’une question démocratique majeure »

La mobilisation contre la réforme des retraites a mis sur le devant de la scène la dégradation des conditions de travail et le fait qu’une large majorité de salariés ne se voient pas « tenir » à leur poste jusqu’à 64 ans, voire 67. Pourtant, à l’image des « premières de corvées » découvertes avec le Covid-19 et aussitôt oubliées, la question du travail est de nouveau sortie des radars. Le politique a abandonné le sujet de longue date quand, côté syndical, nous peinons à trouver des leviers d’action, tant les moyens et prérogatives des représentants du personnel ont reculé ces dernières années.

Résultat : alors que le travail occupe une place centrale dans nos vies, son organisation et sa finalité sont abandonnées au patronat, comme si le lien de subordination donnait les pleins pouvoirs à l’employeur. Le travail et son organisation sont au centre d’une question démocratique majeure. Permettre aux salariés de retrouver la maîtrise du sens et du contenu de leur travail, c’est reprendre la main sur le progrès technologique et donner les moyens à notre force de travail de répondre aux besoins sociaux et environnementaux plutôt qu’à dégager toujours plus de valeur pour les actionnaires. Pour cela, il faut ouvrir cinq chantiers.

D’abord, celui du sens du travail. La vérité sort de la bouche des jeunes générations tristement obligées de bifurquer pour trouver un travail qui aie du sens, notamment d’un point de vue environnemental ! L’intelligence artificielle (IA) rend désormais possible le remplacement de nombreuses tâches intellectuelles : si les scénaristes d’Hollywood peuvent désormais être remplacés par des machines, peut-être faut-il remettre en cause la pauvreté de leurs scénarios ? Que certains puissent imaginer remplacer les aides à domiciles par des robots confirme à quel point leur véritable travail est occulté.

Le tabou de la « pénibilité »

L’IA pourrait être l’occasion de mettre fin à la taylorisation du travail intellectuel et relationnel en le centrant sur les aspects réellement humains, de rendre visible la richesse du travail réel par rapport au travail prescrit. Définir ce qui doit être automatisé ou non nécessite un vrai débat démocratique, de l’entreprise à l’Assemblée nationale ! La mise en place d’une information-consultation annuelle des représentants du personnel sur les méthodes de management permettrait également de combattre le management par les nombres qui, malgré les suicides de France Télécom, continue à faire des ravages.

Deuxième chantier, celui des conditions de travail. Chaque jour, plus de deux ouvriers meurent au travail et 2 500 salariés sont victimes d’un accident de travail. En silence. La France détient le triste record européen, et le ministre du travail prétend répondre à cette hécatombe par une énième campagne de communication… Il n’est pourtant pas besoin de voyager bien loin pour trouver ce qui permet de changer la donne. A Paris, sur les chantiers des Jeux olympiques, les accidents ont été divisés par quatre.

Il vous reste 50.17% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Emploi : les jeunes et les moins qualifiés plus souvent insatisfaits

L’enquête de la direction de l’animation et de la recherche, des études et des statistiques du ministère du travail (Dares) parue mardi 10 octobre et conduite en 2022 a le mérite de faire prendre conscience de l’ampleur des différences de motifs et niveaux d’insatisfaction à l’égard de l’emploi, qui concerne plus d’un salarié sur trois : 36 % de l’ensemble des personnes qui travaillent (hors alternance et stages) déclarent au moins un motif d’insatisfaction à l’égard de leur emploi (« Plus d’une personne sur trois a un motif d’insatisfaction vis-à-vis de son emploi », « Focus » n° 54, octobre 2023, Dares).

Plus libres dans l’exercice de leur métier, 23 % des non-salariés expriment des motifs d’insatisfaction, soit nettement moins que les salariés en CDI (32 %). Tout en haut de l’échelle du mécontentement, on trouve les CDD (86 %) et les intérimaires (81 %) : il est vrai que les postes proposés dans le cadre des contrats temporaires cumulent souvent les handicaps (peu qualifiés, pénibles et mal rémunérés).

Autre enseignement : le premier motif d’insatisfaction est lié à la durée insuffisante du travail (21 % de l’ensemble des répondants s’en plaignent)… A y regarder de plus près, cette moyenne est là encore tirée vers le haut par les salariés qui ont signé des contrats temporaires : 34 % des CDD et 44 % des intérimaires aspirent à travailler plus. Logique quand on sait que ces contrats sont souvent associés à un temps partiel et à des revenus insuffisants ou irréguliers.

Lire aussi l’enquête : Article réservé à nos abonnés Le rapport des jeunes au travail, une révolution silencieuse

Même constat en ce qui concerne l’emploi, qui constitue le deuxième motif d’insatisfaction : 12 % de l’ensemble des répondants souhaitent en changer, principalement pour améliorer leurs conditions de travail, augmenter leur revenu, changer de métier, de secteur ou d’employeur, ou parce qu’ils désirent un poste plus intéressant.

Niveau de qualification

Autour de cette moyenne de 12 %, se positionnent aux deux extrêmes : 3 % des non-salariés souhaitent changer d’emploi quand 23 % des intérimaires y aspirent. Cet écart s’explique vraisemblablement par le fait que le statut d’indépendant et les métiers qui en découlent résultent généralement d’un choix de vie, quand celui d’intérimaire est plus souvent subi.

Par ailleurs, 59 % des intérimaires et 78 % des CDD se plaignent d’avoir dû signer un contrat temporaire. Le poids de ces deux catégories et le niveau des réponses suffisent à faire remonter le contrat de travail temporaire au troisième rang des motifs d’insatisfaction pour l’ensemble des répondants (8 %).

Il vous reste 20.04% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Les taxis demandent 456 millions d’euros à Uber pour « concurrence déloyale »

Une file de taxis en grève, à Bordeaux (Gironde), le 30 mars 2022.

Le chiffre donne le tournis. 455 983 634,50 euros : c’est la somme que demandent près de 2 500 taxis et neuf associations professionnelles du secteur, à l’occasion d’un procès intenté contre l’entreprise Uber, dont l’audience doit se tenir vendredi 13 octobre au tribunal de commerce de Paris.

Le recours, qui a été déposé il y a trois ans devant la juridiction, cherche à obtenir une compensation financière de la « concurrence déloyale » qu’aurait exercée la plate-forme américaine depuis son arrivée en France, en 2011.

Près de 300 conducteurs doivent être présents dans la salle. Une audience qu’ils attendent depuis longtemps. « La plate-forme s’est permis de détourner l’ensemble des lois qui régissent le transport public de voyageurs en France, et ce depuis douze ans maintenant. Nous nous sommes rassemblés pour faire valoir nos droits, explique Bernard Crebassa, président de la Fédération nationale des artisans du taxi, l’une des organisations professionnelles demanderesses. C’est plus l’intention que l’argent qui nous pousse dans cette démarche. »

Une indépendance « fictive »

L’argumentaire des plaignants se fonde notamment sur un arrêt de la chambre sociale de la Cour de cassation du 4 mars 2020, qui a considéré qu’un conducteur de voiture de transport avec chauffeur (VTC) n’était pas autoentrepreneur mais salarié d’Uber. La décision, qui a fait jurisprudence, a estimé que son indépendance n’était que « fictive », puisque la plate-forme contrôlait bel et bien son temps de travail, ainsi que la nature et la rémunération de ses missions.

« Depuis l’origine, Uber a violé le droit du travail. Or la jurisprudence considère que violer la réglementation constitue une concurrence déloyale », explique Tristan Girard, l’un des trois avocats des taxis. « La décision de la Cour de cassation qui fonde l’action des taxis concerne le cas particulier d’un chauffeur qui n’utilise plus l’application depuis 2017. Depuis, notre modèle a évolué en profondeur et moins de 1 % des chauffeurs VTC ont porté une demande de requalification », réagit une porte-parole d’Uber, assurant que 60 % de ces demandes n’ont pas abouti. Cependant, la quasi-totalité des dossiers qui vont jusqu’en cassation tournent à l’avantage des chauffeurs, régulièrement requalifiés.

Des éléments incohérents

Pour cette action au tribunal de commerce, la somme de près de 456 millions d’euros a été calculée au regard de « l’avantage illicite que s’est octroyé l’auteur de la concurrence déloyale, et à partir de 10 000 bilans comptables de taxis, décrit Me Girard. L’idée, c’est de priver l’auteur de la faute d’une partie de son bien ». S’y ajoute une astreinte journalière de 1,7 million d’euros, tant que l’entreprise n’aura pas salarié ses chauffeurs.

Il vous reste 42.82% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Thierry Marx, chef étoilé : « Cette dérégulation du système m’inquiète. On risque d’aller vers une ubérisation totale de la société »

Thierry Marx, président du syndicat patronal de secteur de l’hôtellerie-restauration, à Paris, le 28 octobre 2022.

Près d’un an après son élection à la tête de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (UMIH), le syndicat patronal aux 35 000 adhérents, le médiatique chef étoilé, qui dirige le Sur-Mesure, le restaurant du palace parisien Le Mandarin Oriental, revient sur les grands défis du secteur.

Quels sont aujourd’hui les défis majeurs de votre secteur d’activité ?

Avec la crise énergétique et l’augmentation de 25 % des factures, un grand nombre d’entreprises se retrouvent en situation de survie. A la fin septembre, le nombre de défaillances dans le secteur hébergement-restauration a augmenté de 56,7 % sur un an, soit la plus forte progression, tous secteurs d’activité confondus. Au total, 7 150 établissements ont ainsi dû cesser leur activité, ce qui correspond à environ 20 fermetures par jour.

Autant dire que les entreprises n’ont pas les moyens d’investir dans l’isolation de leur bâtiment ou de mettre des panneaux solaires. A l’UMIH, une équipe accompagne nos adhérents dans cette transition énergétique et l’Agence de la transition écologique (Ademe) nous aide à financer des études sur ce sujet. Nous tentons aussi de faire de la pédagogie et d’intégrer la dimension environnementale dans l’apprentissage du métier.

La pénurie de main-d’œuvre est-elle toujours aussi aiguë ?

Oui, il manque 200 000 postes en permanence, avec des pics de saisonnalité qui peuvent aller jusqu’à 300 000. Chaque année, 100 000 personnes partent à la retraite. Nous allons aborder la période des Jeux olympiques sans avoir résolu le problème de la ressource humaine. Sachant qu’au-delà, il y a le problème du logement et celui de la rémunération. Quand vous choisissez un apprenti, que vous le formez et que six mois après vous le rémunérez 1 800 ou
2 000 euros bruts, sur lesquels il ne lui reste plus que 1 400 nets, il vous rétorque avec raison qu’il lui est impossible de se loger et que dès le 10 du mois c’est compliqué. Pourquoi en France, depuis quarante ans, nous ne parvenons plus à nous émanciper avec le travail ? C’est un sujet politique.

Sur le logement, faut-il réguler davantage Airbnb, comme l’ont fait New York, Miami, Biarritz et Saint-Malo ?

Oui ce sont des exemples intéressants. Airbnb contribue à nous ôter des logements à Paris, sur la côte Atlantique et ailleurs. On laisse le phénomène se développer, en le soutenant en plus par des niches fiscales. On fait croire que cela offre un complément de revenus, alors qu’une majorité des loueurs sont des professionnels. Nous avons été parmi les premiers à nous en inquiéter, mais des ministres continuent d’encenser l’entreprise. On nous rétorque : « Mettez un peu tout cela sous l’éteignoir, il faudrait que l’on passe des JO tranquilles. »

Il vous reste 61.57% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

I/O Media, le groupe qui possède « Têtu », va être placé en redressement judiciaire

I/O Media, le groupe qui possède le magazine Têtu (Opéra magazine, Lyrik, mais aussi depuis 2022 Ideat, The Good Life et Dim Dam Dom), va mal. « Je place la société en redressement judiciaire pour qu’un administrateur judiciaire m’aide à retraiter la dette », annonce son fondateur, Albin Serviant, qui en a informé la cinquantaine de collaborateurs de son jeune groupe, jeudi 12 octobre dans la matinée.

Lire aussi (2021) : Article réservé à nos abonnés Le propriétaire du magazine « Têtu » lève 1,4 million d’euros

Mercredi, l’entrepreneur avait déjà alerté ses équipes sur les difficultés traversées : les finances du groupe ne lui permettent pas de rembourser les prêts garantis par l’Etat contractés pendant la crise liée au Covid-19, soit deux millions d’euros. « Têtu va bien, avec 3 millions de chiffres d’affaires et 10 % d’excédent brut d’exploitation, détaille-t-il. Mais le chiffre d’affaires de l’entité Ideat-The Good Life est, à 8 millions, en retrait d’un million d’euros. »

Quelques licenciements au printemps laissaient déjà augurer de difficultés économiques, quand le prix des principales publications avait été augmenté avant l’été pour faire face à l’augmentation du coût du papier. La procédure de redressement judiciaire peut durer six mois, renouvelables une fois, mais peut aussi être interrompue si une solution est trouvée. « Je veux préserver les talents et je crois en ce que je fais », assure Albin Serviant.

Des titres « trop dépendants des kiosques et de la pub »

La refonte du bimestriel The Good Life, cet été, « a été bonne et le Spécial Art de la rentrée a cartonné, se félicite le dirigeant. Avec 30 000 exemplaires vendus, on est revenus à des niveaux de 2021. » Mais la stratégie de diversification qu’il a mise en place avec succès pour Têtu, repris en 2018 au tribunal de commerce, n’a pas encore suffisamment pris pour ces deux autres titres. « Trop dépendants des kiosques et de la publicité », les deux magazines (une nouvelle formule d’Ideat est en préparation pour 2024) « tirent les résultats vers le bas ».

Depuis cet été, Albin Serviant « discute avec tout le monde », espérant trouver un groupe de presse auquel adosser I/O Media. Parmi eux, Prisma Media confirme avoir regardé le dossier, mais aucune offre de rachat « n’est à l’ordre du jour », assure le groupe.

En France, moins d’inflation, mais aussi moins de croissance et moins d’emplois pour cette fin d’année

Pour dessiner le profil de la conjoncture en France d’ici à la fin de l’année 2023, inutile de multiplier les courbes : toutes s’orientent à la baisse. Si l’inflation décélère, la croissance ne montre pas pour autant de signes de reprise, et le marché du travail va, comme prévu, finir par s’en ressentir. Le chômage, qui se trouve actuellement à son plus bas niveau depuis 1982, va repartir légèrement à la hausse, sans que l’on puisse encore parler de réel retournement du marché du travail.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Selon le FMI, le reflux de l’inflation est plus lent que prévu

In fine, sur l’ensemble de l’année, la croissance française devrait s’établir à 0,9 %, confirme l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) dans ses prévisions publiées le 12 octobre 2023, le même chiffre que celui qui était annoncé le 7 septembre. Une croissance modeste, notamment au regard des 2,5 % enregistrés en 2022. La bonne surprise du deuxième trimestre, quand l’économie avait crû de 0,5 %, ne devrait pas se reproduire : l’Insee prévoit une hausse du PIB de seulement 0,1 % au troisième trimestre et de 0,2 % au quatrième.

Pour les ménages et les entreprises qui subissent depuis l’automne 2021 les effets de l’inflation, la fin de l’année 2023 apporte quand même une perspective rassurante. « Les prix à la consommation poursuivent leur net freinage et les prix des produits alimentaires devraient rester stables jusqu’à la fin de l’année », assure Olivier Simon, chef de la division synthèse conjoncturelle à l’Insee.

L’inflation portée par les services

L’inflation d’ensemble, sur douze mois, devrait atteindre 4,4 % à la fin décembre, alors qu’elle se situait à 5,9 % en décembre 2022. En moyenne, les prix à la consommation en France auront augmenté de 5 % cette année, contre 5,2 % en 2022. Surtout, la hausse des produits alimentaires s’est très nettement ralentie, passant de près de 16 % au printemps à 7 % en fin d’année.

L’inflation, de fait, est en train de changer de monture : un peu revigorée en septembre par la hausse des prix du pétrole, elle est de plus en plus portée par les services, un poste crucial, puisqu’il « pèse » pour la moitié du panier de consommation utilisé pour construire l’indice des prix. A la fin de l’année, indique l’Insee, ces postes − loyers, eau, transports, santé, communication − devraient augmenter en glissement de 3,2 %. Ils vont ainsi apporter la plus forte contribution à l’inflation d’ensemble, prenant le relais de l’alimentation, qui a mené le bal sur les derniers trimestres, après l’énergie, celle par qui tout avait commencé lors du déclenchement de la guerre en Ukraine.

Il vous reste 62.2% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Loi « plein-emploi » : « La régression sociale attendue est sans précédent depuis des décennies »

Il faut savoir repérer un tournant politique radical quand il est pris. C’est le moment, avec l’adoption de la loi dite « plein-emploi », le 10 octobre. Elle porte une double promesse de sévérité et d’austérité. D’un côté, la loi augmente la discrimination des personnes pauvres en les stigmatisant comme paresseuses (c’est le discours de la droite classique et des macronistes, comme le député Karl Olive). C’est même en réalité son but principal, politique.

Les moyens de l’insertion sociale et professionnelle annoncée ne sont en fait pas déployés en contrepartie de l’augmentation radicale des sanctions et punitions d’un autre âge. De l’autre, le gouvernement déploie des coupes plus ou moins discrètes dans toutes les dépenses sociales. Cette loi est grosse d’effets dévastateurs, bien supérieurs à ceux de la brutale économie sur les allocations logement qui a augmenté la pauvreté en France dès le premier quinquennat Macron (baisse des 5 euros, puis réforme du calcul).

La régression sociale attendue est sans précédent depuis des décennies, au moment où les effets de la réforme de l’assurance-chômage affectent, depuis août 2023, de plus en plus d’assurés. Il y a trente-cinq ans, en 1988, un tournant majeur en matière de protection sociale fut l’innovation du RMI [revenu minimum d’insertion]. Ce projet d’insertion républicaine solidaire était porté par un Parlement unanime et s’opposait à la politique punitive britannique, dont le président français Emmanuel Macron s’était d’ailleurs distancié lors de son premier plan contre la pauvreté, en 2018, avec l’aide de son secrétaire d’Etat Olivier Noblecourt.

Les jeunes et les titulaires des minima sociaux

Certes, l’idéologie des coupes budgétaires est bien ancrée chez le président. L’essentiel de la loi, déjà votée en juillet au Sénat, se situe dans sa disposition phare, les « quinze heures d’activités hebdomadaires », empruntée à Valérie Pécresse ; il s’agit d’économiser en radiant des allocataires.

En l’absence de financement des besoins de formation et d’aide à l’insertion, dont les départements ne disposent pas (comme l’indique le rapport de la Cour des comptes de janvier 2022), ce qui reste en exergue, à des fins de communication politique, ce sont les sanctions, et l’inscription obligatoire à Pôle emploi, renommé France Travail.

Deux populations hétérogènes sont ainsi transformées artificiellement en « demandeurs d’emploi » : les jeunes et les titulaires des minima sociaux, ajoutés aux demandeurs d’emploi classiques. Où les conseillers emploi et les travailleurs sociaux vont-ils trouver les millions d’« heures d’activités hebdomadaires » sans financement autre que la poignée de milliards prévus avec l’instauration de France Travail ? Nul ne le sait. Le ministre, interrogé, n’a pas répondu.

Il vous reste 54.18% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Alerte éthique dans l’action sociale » : le simulacre des chartes

C’est un subtil mélange d’envolées philosophiques et d’engagements énumérés avec grandiloquence. Un discours qui met en avant des valeurs (bienveillance, respect, solidarité, responsabilité…) avec, en appui, des références à des penseurs, de Platon à Descartes. Le monde de l’entreprise s’est paré depuis les années 1990 d’un voile éthique, notamment à travers des chartes, devant démontrer son implication dans les enjeux sociétaux tout en répondant à la quête de sens des salariés.

Une avancée pour le corps social ? C’est bien davantage une « ruse », un « simulacre », tranche la sociologue Anne Salmon dans son dernier ouvrage, Alerte éthique dans l’action sociale. A ses yeux, la démarche permet surtout aux sociétés d’étouffer la critique pour mieux imposer, en sous-main, des transformations toujours plus dures et opprimantes pour les collectifs de travail.

L’essai de Mme Salmon ne se limite pas à ce constat. Il est avant tout « un appel à la vigilance » teinté d’inquiétude. Car, selon l’autrice, après l’entreprise puis les services publics, le déploiement d’une éthique qualifiée de « managériale » atteint aujourd’hui l’action sociale et ses associations. Elle en veut pour preuve la « publicisation [de] valeurs par le biais des sites Internet » d’un nombre croissant d’organismes, notamment dans le secteur des maisons de retraite et des crèches. Là encore, c’est un leurre : les chartes éthiques détourneraient des problèmes de fond qui touchent le social et le médico-social.

Un danger pour les travailleurs

Le secteur est entré dans une logique libérale de marchandisation, où « les interventions finissent par être identifiées à des prestations de services, chaque tâche effectuée correspondant à une tarification ». D’aucuns jugent que leur métier se déshumanise et que le travail « vite fait » prime désormais sur le travail « bien fait ». En découle un malaise parmi les professionnels et, par suite, une « crise de motivation », des « démissions », des « difficultés inédites de recrutement ».

L’éthique managériale qui se diffuse aujourd’hui dans l’action sociale doit permettre aux travailleurs de retrouver ce sens perdu. Les grands principes énoncés dans les chartes seraient « la panacée » : « encadré par des normes, le travail deviendrait plus attractif, plus motivant, plus impliquant ». Mme Salmon souligne l’illusion d’une telle entreprise, rappelant que « la triste actualité des scandales dans les crèches et dans les Ehpad privés montre que “l‘éthique professionnelle exemplaire” affichée a du mal à résister à l’épreuve des faits ».

Il vous reste 28.87% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.