Archive dans mars 2019

Mutation dans le travail, un inventaire désordonné, mais positif

Si le monde du travail éprouve des mutations profondes, il est très difficile d’annoncer l’avenir. La peur que la technologie tue le travail est un polémique ancienne, auquel les auteurs de « Les robots n’auront pas notre peau ! », portent leur participation.

 

« Les robots n’auront pas notre peau ! Ce qui va changer dans l’entreprise à l’heure de l’IA », de Laurent Geneslay et Rasmus Michau. Dunod, 192 pages, 19,90 euros.
« Les robots n’auront pas notre peau ! Ce qui va changer dans l’entreprise à l’heure de l’IA », de Laurent Geneslay et Rasmus Michau. Dunod, 192 pages, 19,90 euros.

L’âge industriel fut défini par le passage graduel d’une économie agricole à une économie industrielle, avec les conséquences sociales et culturelles que l’on connaît. L’âge de l’information, qui a connu à la fin des années 1990 la généralisation d’Internet et des nouvelles technologies de communication, change, à son tour, la façon dont nous vivons et travaillons aujourd’hui. « La différence est que ces transformations interviennent vite alors que ceux impulsés par la révolution industrielle ont eu deux siècles pour s’installer. Il en résulte une inadéquation entre les façons de travailler des entreprises traditionnelles et l’époque dans laquelle nous vivons », remarquent Laurent Geneslay et Rasmus Michau dans Les robots n’auront pas notre peau ! Ce qui va transformer dans l’entreprise à l’heure de l’IA.

S’il est véritable que le monde du travail connaît des transformations profondes, il est très difficile de prévenir l’avenir. L’homme sera-t-il au service des robots ? La peur que la technologie tue le travail est une polémique ancienne. Au XIXe siècle déjà, le mouvement luddite, en Angleterre, luttait contre les machines à tisser de la révolution industrielle, de peur que celles-ci annulent les emplois.

Actuellement, la crainte d’un monde où les robots se remplaceront à l’homme est toujours présente. Elle est même au cœur du best-seller de Yuval Harari, Homo deus (Albin Michel, 2017), qui prédit un avenir où les algorithmes, devenus intelligents, auront créé une existence autonome, réduisant l’homme à un simple moyen au service de l’information, religion suprême que ce professeur de l’université de Jérusalem nomme le dataïsme.

Environnement, santé ou encore économie ; les disruptions sociétales auxquelles nous pouvons nous attendre se placent à de multiples niveaux. Les auteurs, serial entrepreneurs, ne veulent pas fournir de réponse à la question « que nous réserve l’avenir ? », mais de préférence retracer le monde du travail actuel et fournir certains principes d’analyse sur une évolution qui nous semble inéluctable.

Une baisse du rendement depuis vingt ans

Le tout, sur un ton résolument optimiste. D’après une étude du McKinsey Global Institute de février 2018, les gains de rendement potentiels liés aux changements numériques seraient encore loin d’être absolument matérialisés. Aux Etats-Unis, l’économie n’aurait accompli son potentiel digital qu’à hauteur de 18 %, et l’Europe à 12 %.

« L’appel universelle du 15 mars, lancée par la jeunesse, doit nous interpeler et nous faire réagir »

Un collectif d’universitaires, particulièrement toulousains, salue « l’entrée en résistance » des jeunes contre l’inaction climatique, mais adresse aussi ses remarques aux établissements de recherche elles-mêmes.

Des étudiants et des lycéens ont déclenché un appel à la « grève mondiale pour le futur », le 15 mars, et à des actions renouvelables et amplifiées chaque vendredi. Nous, personnels de la recherche publique et de l’enseignement supérieur, sommes à leurs côtés et avec les enseignants qui auront choisi de les conduire. Nous fêtons leur décision « d’entrer en résistance » face à le sommeil politique comme à l’aveuglement ou à l’acceptation passive qui s’en satisfait.

Par la recherche académique, nous avons un accès favorisé aux résultats très alarmants sur les confusions écologiques et les dérèglements globaux en cours, sans précédent. Nous savons aussi que ceux-ci résultent des activités d’une partie de l’humanité à travers des systèmes socio-économiques qui ont montré leur inaptitude structurelle à prendre en compte le long terme et les limites environnementales. Sitôt globalisé, ce cadre général produit une fuite en avant destructrice. Les tendances actuelles nous conduisent vers des conditions critiques, au point que d’ici quelques décennies à peine l’habitabilité de notre planète pourrait être exposée.

Nos perceptions nous placent en position de témoins malheureusement privilégiés du gouffre continuellement plus béant qui sépare le chemin que devraient suivre nos sociétés pour tenter de borner la catastrophe – par un profond changement de nos modes de vie et les indispensables politiques de justice, de solidarité, de relocalisation et de résilience pouvant rendre ce tournant possible – et la trajectoire mortifère effectivement suivie. Dans la variété de nos disciplines, notre profession au service de la connaissance nous donne l’implication d’en tirer des conséquences pratiques et un engagement dans l’action.

A l’image du déni généralisé

Au cœur même de nos institutions (CNRS, instituts, universités…), nous devons enregistrer que la transition écologique – dans ses dimensions les plus simples – est loin d’être assimilée dans les objectifs et les pratiques. Combien d’organismes de recherche en France ont-ils mis en place une politique  véridique de réduction de leur empreinte environnementale ? Combien d’entre nous ont réellement changé leurs habitudes, par exemple, en arrêtant les déplacements en avion ?

La plupart de nos laboratoires sont actuellement inaptes d’évaluer leur propre impact, ne serait-ce qu’en réalisant un bilan carbone complet, alors que c’est une obligation légale. Les modalités d’évaluation des projets comme des carrières encouragent les circulations tous azimuts, particulièrement les congrès et colloques internationaux sans aucune retenue. Le fait que les institutions mêmes qui produisent les résultats les plus alarmants sur l’état du système Terre, et les chercheuses et chercheurs qui tirent constamment la sonnette d’alarme, soient incapables de mettre en place les mesures pour limiter leur propre impact est à l’image du déni répandu qui caractérise nos sociétés.

Clôture du site du constructeur américain Ford de Blanquefort: le plan social est approuvé par l’administration

La conception du site girondin qui a 850 salariés devrait stopper fin août. Le constructeur américain servira 20 millions d’euros pour « réindustrialiser » l’usine.

Les attentes d’une reprise de l’usine girondine de Blanquefort ont été douchées dans la nuit de lundi à mardi pour les 850 travailleurs de Ford. La direction régionale des entreprises, de la compétition, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte) a validé le plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) qui scelle la clôture de l’usine.

Dans un communiqué, Ford-France a accueilli une « étape importante », qui admet de « lever une partie des incertitudes qui pesaient sur [ses] employés quant à leur avenir ». La fabrication de boîtes de vitesses, qui tourne depuis des mois au ralenti, devrait arrêter fin août, selon les syndicats.

Dès mardi matin, la CGT (Confédération générale du travail) de cette usine des environs de Bordeaux, dont le délégué est l’ancien candidat à la présidentielle de 2017 Philippe Poutou, a éclairci son intention de critiquer ce plan devant le tribunal administratif. « Le PSE n’a aucun fondement, aucune justification économique. Tout le monde le sait, tout le monde l’a dit durant cette dernière année, a dénoncé le syndicat dans un jugement. Ce que le gouvernement n’a pas pu faire ou pas su faire ou pas voulu faire, nous allons le tenter. Nous allons attaquer en justice pour faire invalider ce PSE. »

« Le risque de la précarité »

Selon des sources syndicales, une part croissante du personnel – quoique blessée par l’indifférence du fabricant américain – avait peu à peu basculé en faveur du PSE, à la fois pour ses conditions jugées plutôt correctes pour le secteur (métallurgie) et par lassitude des faux espoirs soulevés par l’offre de reprise du strasbourgeois Punch Powerglide, reportée deux fois par Ford.

Aux termes du PSE, dont une première version avait été rejetée fin janvier, entre 300 et 400 salariés selon des sources syndicales pourraient être éligibles à la préretraite, dans une usine où la moyenne d’âge est de 51 ans, quelques dizaines d’autres reclassés dans l’usine voisine GTF, détenue par Ford et le canadien Magna. Le reste du personnel, environ 400 à 500 salariés, devrait être licencié avec deux à trois ans d’accompagnement et de couverture chômage, selon les syndicats. Mais pour les moins reclassables et loin de la retraite, « le risque de la précarité » est au bout de ce délai, selon la CGT.

Le PSE, selon des retours proches du dossier, porterait sur une moyenne de 190 000 euros par salarié. Un chiffre contredit par les syndicats, pour lesquels ce « budget » moyen masque en outre de fortes disparités. Ford a pour sa part salué un plan social « très complet » qui comprend « à la fois un plan reclassement et de retraite anticipée » et « des mesures visant à aider les salariés à retrouver un emploi salarié, à créer leur propre entreprise ou encore à profiter de formations de reconversion ».

Le constructeur américain va servir les 20 millions d’euros pour « réindustrialiser »

Bercy a éclairci mardi que le constructeur versera les 20 millions d’euros sollicités par le gouvernement pour la réindustrialisation du site de Blanquefort, réaffirmant une information du Parisien. « C’est carton plein sur ce qu’on demandait et ce qu’ils vont payer », a déclaré le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, au quotidien. Le ministre restitue avoir dit à Ford : « Soit vous payez, soit vous demeurerez collés pendant des années avec des valeurs judiciaires et des difficultés administratives », selon ses propos cités par Le Parisien.

Vendredi, à Bordeaux, le Président de la République avait assuré que l’Etat allait « forcer » Ford à payer pour la revitalisation du site de l’usine. Un discours repris le lendemain par la secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’économie et des finances, Agnès Pannier-Runacher, affirmant que le gouvernement était en mesure de peser sur le constructeur pour le pousser à investir « plusieurs millions » d’euros afin de garantir la reconversion de l’usine. Dimanche, dans Le Parisien, Bruno Le Maire avait éclairci avoir demandé 20 millions d’euros à Ford pour « réindustrialiser » le site.

Le fabricant avait avisé en février 2018 son désir de se désengager de Blanquefort, usine introduite en 1972, qui a employé jusqu’à 3 600 salariés. Mais la fermeture devrait avoir des conséquences de façon plus large sur l’emploi girondin, en raison, selon les syndicats, d’environ 2 000 emplois induits.

 

Nationalisation de l’assurance-chômage 

En reprenant la main après l’échec des négociations sur la convention Unédic, M. Macron est le premier président à aller au bout de la logique du toujours plus d’Etat, souligne notre journaliste Jean-Michel Bezat dans sa chronique.

Chronique. Dans le panthéon de l’histoire sociale, deux figures tutélaires se font face et s’opposent : Otto von Bismarck et William Beveridge. A la fin du XIXe siècle, le chancelier allemand (1815-1898) a créé des assurances sociales financées par des contributions assises sur les revenus du travail. L’économiste britannique (1879-1963), lui, a pensé en 1942 un Etat-providence consommé par l’impôt, moins généreux mais universel. Après la seconde guerre mondiale, la France s’est principalement emportée du modèle allemand pour fonder la Sécurité sociale, sans renoncer à un idéal d’universalité qui en a fait un système hybride.

Le gouvernement se tourne aussitôt vers Beveridge avec le « système de solidarité » présenté par le Président de la République lors de sa campagne présidentielle. Puisque les droits ne sont plus attachés à un statut social fixe mais à une personne au parcours professionnel plus erratique, expose le chef de l’Etat, « la protection sociale doit désormais se fonder sur l’individu pour ne laisser personne au bord de la route ». Une philosophie qui s’est exigée pour l’assurance-maladie ou les appuis familiaux, et qui vient de s’étaler à l’assurance-chômage.

Une bonne mesure de mauvaise foi

Car l’Etat a bien « nationalisé » l’assurance-chômage, même si celle-ci reste pour une part rétribuée par les revenus du travail. Le mot a été délaissé par le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, après l’échec des contestations patronat-syndicats, inaptes de s’accorder sur une nouvelle convention pour l’Unédic, qui croule sous une dette de 35 milliards d’euros (financée grâce à la garantie de l’Etat). M. Macron les a reprochés, jeudi 21 février : « On est dans un drôle de système où chaque jour, dans le pays, on dit “corps intermédiaires, démocratie territoriale, démocratie sociale, laissez-nous faire” et, quand on donne la main, on dit : “Pardon Monsieur, c’est dur, reprenez-la.” »

Il lui faut une bonne dose de mauvaise foi pour attribuer cet échec aux partenaires sociaux. Il ne les a pas « laissé faire », puisqu’il leur a exigé, avant le début des négociations, une lettre de cadrage prévoyant 1 milliard d’euros d’économies par an et un malus pour les entreprises abusant des contrats courts. Il faut aussi un zeste de cynisme pour produire les corps intermédiaires, lui qui en a fait si peu de cas depuis son élection. En reprenant la main, M. Macron est le premier président de la République à aller au bout de la logique du toujours plus d’Etat et à attirer les leçons d’une tendance à l’œuvre depuis belle lurette.

La tristesse des services de contrôle devant la fraude

Trois actions judiciaires engagées contre des entreprises étrangères pour travail dissimulé se sont dernièrement soldées par des relaxes, au grand dam de l’inspection  du travail.

La désillusion monte parmi les inspecteurs du travail. Depuis le début de l’année, beaucoup de procédures engagées contre des entreprises suspectées de fraude à la capitulation se sont soldées par des relaxes. Ces décisions judiciaires sont mal vécues par les services de contrôle : ils voient leurs investigations réduites à néant et ont, de surcroît, l’impression que les règles de l’Union européenne (UE), dernièrement consacrées par la Cour de cassation, les entravent dans leur lutte contre le travail illégal.

A l’origine de ce coup de blues, il y a surtout trois affaires. Deux ont été tranchées, en janvier et en février, par le tribunal correctionnel de Versailles, et la troisième par celui d’Agen, le 19 février. Elles accuse des sociétés étrangères qui ont détaché dans l’Hexagone des salariés travaillant pour des donneurs d’ordre établis en France. De tels mouvements de main-d’œuvre sont permis par le droit de l’UE s’il s’agit de prestations de services temporaires. Le laborieux envoyé en France continue alors de dépendre de la sécurité sociale du pays où son employeur est implanté. Les autorités de l’Etat « exportateur » lui relèvent le certificat A1, document prouvant son affiliation au régime de protection sociale.

Dans les affaires tranchées à Versailles et à Agen, les services de contrôle examinaient que le recours au détachement était injustifié et que les personnes envoyées sur notre territoire auraient dû être affirmées à la Sécurité sociale française (avec, à la clé, le paiement de cotisations à l’Urssaf). Les entreprises engagées ont, du coup, été jugées pour travail escamoté. Mais le tribunal a jugé que cette infraction ne pouvait pas être retenue, au motif que des démarches nécessaires avaient été escamotées.

 « Un sentiment d’impunité »                                       

Le certificat A1 s’oblige, en effet, à l’Etat d’accueil : si ce dernier veut le démentir, il doit se tourner vers les autorités du pays d’envoi pour demander le retrait du document. Ces principes ont été articulés par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), et la Cour de cassation française s’est « alignée » sur elle en 2018. Or, à Agen comme à Versailles, il s’est avéré que le repli des certificats A1 n’avait pas été sollicité aux pays d’envoi (ou qu’il l’avait été, mais trop tardivement). D’où la relaxe des sociétés accusées.

La campagne, un nouveau territoire de jeu des start-up

Ouvrir sa start-up en Auvergne, c’est le challenge élevé par les fondateurs de la société de services informatiques SiteW. D’un village du Cantal, la petite entreprise s’étale jusqu’à l’étranger, dans plus de deux cents pays, malgré des pénuries de l’embauche.

Au départ, les deux associés préféraient rester discrets auprès de leurs clients au sujet de leur implantation dans le Cantal. Désormais, l’origine cantalienne de la start-up est fièrement revendiquée sur leur site Internet (Photo : au premier plan, de gauche à droite, Fabien Versange et Cédric Hamel).
Au départ, les deux associés préféraient rester discrets auprès de leurs clients au sujet de leur implantation dans le Cantal. Désormais, l’origine cantalienne de la start-up est fièrement revendiquée sur leur site Internet (Photo : au premier plan, de gauche à droite, Fabien Versange et Cédric Hamel). DR

« On peut être novateurs tout en étant installés à la campagne ! » prononce Fabien Versange. Le cofondateur de la société SiteW en parle d’expérience. Après des années passées à repérer le monde de la grande entreprise au sein du groupe Intel, puis d’Airbus, ce jeune ingénieur en informatique a entrepris une transformation de vie radical. Avec Cédric Hamel, rencontré sur les bancs de leur école d’ingénieurs à Toulouse, ils décident en 2007 d’ouvrir leur propre société de services informatiques sur un concept innovant à l’époque : créer un service en ligne admettant à chacun de créer son site personnalisé. « On parlait d’émettre cette affaire depuis qu’on était étudiants, se souvient Fabien Versange. On n’avait pas de crédit, pas d’enfants : c’était le moment ou jamais. »

Alors établis à Toulouse, les deux associés recherchent l’endroit idéal pour fonder leur start-up. Originaire du Cantal, c’est tout évidemment que Fabien Versange songe à un retour aux sources : « J’ai adoré mon enfance là-bas : la nature, le cadre de vie… Je n’ai pas eu de mal à convaincre mon associé, lui-même amoureux des grands espaces », déclare-t-il. Les deux entrepreneurs arrêtent donc de quitter la Ville rose pour s’établir au vert, dans le Cantal.

« Une connexion Internet nous suffit »

Ce sont d’abord des motivations économiques qui ont incité les deux collaborateurs à s’établir sur ce territoire rural : « Ici, pour le prix d’un studio à Toulouse, on a une maison avec jardin ! », s’enthousiasme le cofondateur de SiteW. C’est Yolet, un petit village de cinq cents âmes, à cinq minutes en voiture d’Aurillac, qui devient leur nouvelle terre d’accueil.

Dans ce département très enclavé de la région Auvergne-Rhône-Alpes, huit communes seulement comptent plus de deux mille habitants. La première localité de plus de trois cent mille habitants, Clermont-Ferrand, est à deux heures de route. Aux yeux de Fabien Versange, cet écart des grands centres urbains n’est pas un problème. « Comme on est un pure player, une connexion Internet nous suffit, développe-t-il. On n’a pas besoin d’apercevoir nos clients : on échange avec eux par courriel ou par chat. Et il y a la fibre optique même dans le Cantal ! »

Dans le Cantal, abondantes sont les entreprises qui peinent à embaucher. Il s’agit d’ailleurs du département français qui annonce le plus faible taux de chômage

Métiers du digital : l’évasion des femmes

En trente ans, plusieurs femmes ingénieures en informatique est passé, en France, d’un tiers des effectifs à seulement 15 %. Associations et pouvoirs publics tentent de modifier cette disposition.

Des employés d’une start-up à Paris, en février 2018.

Des employés d’une start-up à Paris, en février 2018. BENOIT TESSIER /REUTERS

C’est transformé une habitude. Depuis dix ans qu’elle travaille dans le développement de logiciels, Léa, 30 ans, a constamment été la seule femme au sein d’équipes uniquement composées d’hommes. « Mon premier contrat, je l’ai effectué dans une boîte de communication spécialisée dans le jeu vidéo. Mes collègues garçons étaient très sympas mais le patron faisait des remarques sexistes. Actuellement, je suis la seule développeuse d’un service informatique. Personne ne relit mon code mais cela ne préviens pas certains collègues de me diviser la parole en réunion. »

L’acte d’échec est alarmant après des années de politiques publiques pour la présence des femmes dans les métiers du digital. A peine 33 % des emplois dans ce domaine sont utilisés par des femmes, selon la Fondation Femmes@numérique. Parmi elles, uniquement 15 % occupent des fonctions techniques dans la production ou l’exploitation de projets informatiques. La majorité (75 %) travaille dans les fonctions supports : ressources humaines, administration, marketing, communication… Les développeuses, celles qui engendrent les algorithmes omniprésents dans nos vies quotidiennes, demeurent trop rares dans les entreprises.

Plus absorbant, dans un contexte général de pénurie d’ingénieurs et de techniciens, la situation s’est abaissée en France. En trente ans, le nombre de femmes ingénieures en informatique y est passé d’un tiers des effectifs à 15 %. Alors que dans les années 1980, le secteur était le deuxième en nombre de femmes diplômées, elles y sont de moins en moins représentées.

Construction d’une mythologie

Comment en est-on arrivé là ? Dès 2002, deux experts américains, Jane Margolis, sociologue à l’université de Californie à Los Angeles, et Allan Fisher, informaticien à l’université Carnegie Mellon (Pennsylvanie), attaquaient dans leur livre Unlocking the Clubhouse : Women in Computing (MIT Press, 2002, non traduit) la construction, à partir des années 1980, d’une mythologie dont les héros sont quasi uniquement masculins, passionnés par les technologies. L’ordinateur, vendu comme un jeu pour garçons, est alors perçu, particulièrement au cinéma, comme un objet de fantasmes de pouvoir, associé aux hommes.

Plus de 15 ans après cette étude, la figure du geek reste puissante. « Dans les familles, il y a des idées ancrées, des représentations très fortes, constate Cécile Favre, chercheuse à l’université Lyon-II sur l’informatique et le genre. Si l’on n’a pas bidouillé étant petit, par exemple, on ne fera pas un bon informaticien. Le pire, c’est que l’école concède aussi ces stéréotypes. Lors d’un nouveau atelier avec des collégiennes, plusieurs m’ont restitué que leur conseillère d’orientation leur avait dit que l’informatique n’était pas pour les filles. »

 

 

Le machisme demeure répandu dans le Silicon Valley

Les avis se sont diffusées depuis février 2017, date à laquelle Susan Fowler, ex-ingénieure d’Uber, révoquait le laxisme de la direction face aux dénonciations pour harcèlement sexuel ou ségrégation.« Brotopia ». C’est par cette expression, crainte de brothers (« frères ») et d’utopia (« utopie »), que la journaliste Emily Chang retraçait en 2018 la culture de la Silicon Valley. « Une utopie moderne où tout le monde peut changer le monde. Mais si on est une femme, c’est infiniment plus compliqué », déclarait-elle dans son livre Brotopia : Breaking Up the Boys’Club of Silicon Valley (non traduit).

L’étudie, qui a causé de nombreuses conséquences dans la région, regorge d’anecdotes pour illustrer cet état des lieux. De cet investisseur célèbre qui appel les entrepreneurs à exposer leurs projets dans son jacuzzi, à ces soirées entre collègues masculins au strip-club où se nouent des relations et se jouent les futures promotions. Sans négliger le sexisme ambiant, les blagues salaces, les avances pressantes et répétitives… « Des comportements acceptés pendant beaucoup trop longtemps », selon Mme Chang.

Dans la Silicon Valley, l’électrochoc s’est produit en février 2017, à la suite des divulgations de Susan Fowler. Cette ancienne ingénieure d’Uber révoquait le laxisme de la direction face aux plaintes pour harcèlement sexuel ou ségrégation. Depuis, les langues se sont déliées, rejoignant plusieurs personnalités de la high-tech américaine. « Les femmes qui accusent des hommes de comportements gênants sont désormais prises au sérieux dès le départ », se félicite l’investisseuse Freada Kapor Klein, qui se bat depuis des années pour consolider la diversité dans le secteur.

Disparités de rétributions

Derrière cette prise de conscience, la condition ne s’améliore pourtant que lentement. Selon les données recueillies auprès de 80 entreprises technologiques par l’organisation Anita B, les femmes convoquaient à l’automne 2018 uniquement 24 % de la main-d’œuvre technique, contre 22 % en 2016. Cette proportion chute clairement pour les postes d’ingénieurs les plus élevés. Et elle devient dérisoire à la direction générale des grandes sociétés. Les conseils d’administration d’Apple, Google et Facebook ne saisissent par ailleurs que deux femmes chacun, pour six à neuf hommes.

Les différences existent aussi au niveau des rémunérations. Non uniquement les femmes touchent des salaires moins élevés (– 8 % en moyenne à San Francisco, selon les estimations du site de recrutement Hired), mais elles comprennent aussi deux fois moins de stock-options que les hommes. Par ailleurs, les start-up lancées uniquement par des femmes ne cueillent qu’environ 2 % des sommes investies par les fonds de capital-risque. Peut-être parce que ces fonds comptent moins de 10 % de femmes parmi leurs associés.

Pour raffermir la représentation des femmes, plusieurs sociétés technologiques ont mis en place des politiques d’embauche, de formation et de sensibilisation qui tardent encore à porter leurs fruits. Surtout que, « dans une volonté d’améliorer les choses rapidement, nous ne réfléchissions pas d’une manière plus globale », avance Mme Kapor Klein. Elle regrette surtout que ces mesures ne dénouent pas les difficultés aperçues par les femmes issues des minorités.

 

« L’absence de femmes dans l’IA augmente le menace de biais sexistes »

L’élaboration de modules particuliers sur « encoder l’égalité », dans les écoles d’informatique et de mathématiques, transformerait les regards, développent les docteures en sciences Aude Bernheim et Flora Vincent.

Docteures en sciences, Aude Bernheim et Flora Vincent ont créé l’association Wax Science, qui vise à encourager la mixité dans les sciences. Elles publient ces jours-ci L’IA, pas sans elles ! (Belin, collection « Egale à égal » du Laboratoire de l’égalité, 112 pages, 8,50 euros).

Pourquoi vous êtes-vous passionnées à la place des femmes dans les métiers de l’intelligence artificielle (IA) ?

L’IA fait aussitôt partie de notre vie, elle participe comme aide à la décision dans de nombreux domaines comme l’éducation, la police, la justice, la santé… La question de l’égalité et de l’équité de ces solutions automatiques est une participation sérieuse. Ecrire du code, c’est comme écrire tout court. On fait des choix, on privilégie une solution, une façon d’aborder le sujet, de traduire une problématique en langage informatique. Or, l’absence de femmes dans les métiers de l’intelligence artificielle augmente le risque de biais sexistes liés à ces choix, et prévient de faire jaillir une réflexion sur ce sujet.

Comment cela se produit-il ?

Les études de Rosabeth Kanter [professeure à la Harvard Business School] ont présenté que, à partir d’un certain seuil de diversité dans une groupe, on assiste à l’apparition de nouveaux points de vue, à des améliorations de comportements. C’est vrai dans toutes les disciplines. Quand les femmes ont commencé à investir des domaines comme l’histoire ou la géographie, on a vu des sujets émerger, par exemple le rôle des femmes dans ces disciplines.

Dans le domaine de l’algorithmique, les lanceurs d’alerte sont souvent intéressés au premier chef par les biais. C’est leur histoire personnelle qui les conduite à questionner le fonctionnement du système et à présenter que le biais est systématique. En 2018, Joy Buolamwini, étudiante noire au MIT [Massachusetts Institute of Technology], s’est touchée aux logiciels de reconnaissance faciale parce qu’elle a constaté que certains d’entre eux ne marchaient pas bien pour elle. Elle a pu montrer qu’ils étaient ajustés aux hommes blancs et discriminaient les femmes noires.

Existe-t-il des méthodes pour créer des algorithmes inclusifs ?

De nouvelles pistes d’étude se développent à l’interface entre l’éthique des mathématiques et de l’informatique. Les méthodes de construction d’algorithmes équitables débutent à être documentées. Il s’agit de placer des questions précises à chaque étape de leur développement : l’algorithme a-t-il été pensé avec des communautés différentes ? Le jeu d’apprentissage (c’est-à-dire les données à partir desquelles le logiciel est entraîné) est-il typique de l’ensemble de la population ? Véhicule-t-il des stéréotypes ?

Polémique autour des sans-emploi qui encaisseraient plus qu’en travaillant

Edouard Philippe et Muriel Pénicaud ont assuré qu’un chômeur sur cinq encaisse une allocation supérieure à ses rétributions antérieures.

Colère des syndicalistes et hésitation de plusieurs économistes. Le gouvernement a déclenché une vive polémique, mardi 26 février, en divulguant quelques-unes de ses pistes pour modifier le système d’indemnisation des demandeurs d’emploi. « Il faut que le travail paye toujours plus que le chômage », a déclaré Edouard Philippe. Or ce n’est pas certainement le cas, a poursuivi le chef du gouvernement, lors d’une conférence de presse à Matignon. Présente à ses côtés, Muriel Pénicaud, la ministre du travail, a expliqué qu’un chômeur compensé sur cinq touche une allocation supérieure à la moyenne de ses rémunérations mensuelles perçues antérieurement. Un tel « dysfonctionnement » résulte de règles qu’il faut modifier, a-t-elle affirmé.

Pour protéger une réforme politiquement délicate, l’exécutif s’est donc prévalu d’arguments chocs, qui ont scandalisé les leaders des confédérations de salariés. La statistique citée par Mme Pénicaud est « caricaturale » et admet au pouvoir en place « de dire que les chômeurs profitent du système », s’est indigné Laurent Berger, numéro un de la CFDT. Les autres centrales ont répondu sur le même ton.

Qu’en disent les économistes, qui éprouvent bien les rouages de l’Unédic – l’association paritaire chargée de guider l’assurance-chômage ? « Je ne vois pas bien comment le gouvernement parvient au ratio évoqué. Mais je ne dis pas que c’est radicalement impossible », confie Bertrand Martinot, ancien responsable de la délégation générale à l’emploi et à la formation professionnelle. Experte au Centre d’études de l’emploi et travail (CEET), Claire Vivés se demande : « Cette statistique ressemble sans doute à quelque chose, mais comment a-t-elle été construite ? »

Travail constant ou fragmenté                                                                

« Par Pôle emploi », répond le milieu de Mme Pénicaud, en montrant que des compléments d’information seront apportés dans les prochains jours. Le point mis en exergue par la ministre tient aux solutions de calcul de la prestation, qui sont terriblement complexes. Au cœur du problème, il y a surtout le salaire journalier de référence (SJR), sur lequel est basé le montant final de l’allocation. D’après le ministère du travail, le SJR peut, dans certaines conditions, conduire à l’octroi d’une indemnisation plus importante que le salaire mensuel moyen de la personne quand elle formait une activité. Un peu plus de 600 000 inscrits à Pôle emploi s’apercevraient dans ce cas de figure.