Xavier Niel devient le nouveau propriétaire du groupe Paris-Turf

Et au finish, après une accélération dans la dernière ligne droite, Xavier Niel (actionnaire à titre individuel du Monde) l’emporta. La décision du tribunal de commerce de Bobigny de désigner, mardi 30 juin, la société NJJ Presse comme repreneur du groupe Paris-Turf au prix de cession d’un million d’euros n’a pas surpris grand monde parmi ceux qui scrutaient la compétition commerciale.

Lundi 22 juin, les administrateurs, les créanciers et le procureur avaient exprimé un avis « unanime » en faveur de l’offre déposée par le fondateur de Free, venu en personne, à Bobigny, défendre sa candidature. A la barre, l’entrepreneur en avait profité pour améliorer son offre – en abondant un plan de sauvegarde de l’emploi à hauteur de 800 000 euros – pour s’ajuster sur celle de l’autre candidat en lice, le groupe Riccobono Presse Investissement (RPI). Un geste de dernière minute, et même hors délai, qui avait paru désinvolte aux représentants du personnel, au point qu’ils l’avaient qualifié de « marque de mépris ».

« On est en guerre ouverte »

Il faut dire que l’offre de l’imprimeur (associé à Mayeul Caire, patron de Jour de galop, et Philippe Abreu, président du conseil d’administration de Paris-Turf) avait la faveur des salariés. Elle promettait la reprise de 175 à 180 salariés sur les 248 personnes réparties sur deux sites (Aix-en-Provence, dans les Bouches-du-Rhône, et Châtillon, Hauts-de-Seine) ainsi que l’ensemble des pigistes, tandis que NJJ Presse ne reprend que 151 personnes au total, l’implantation aixoise étant appelée à fermer.

Dans un communiqué, l’intersyndicale (SNJ-FO-CGT-CFDT) s’était émue de la préférence du tribunal de commerce qui, notait-elle, allait « à l’encontre de l’avis du CSE [Comité social et économique] et, selon lui, de l’intérêt général ainsi que de l’intérêt des salariés ». « On a l’impression depuis le début qu’il s’agit d’offrir un nouveau groupe à M. Niel », pointe Michel Prod’homme, délégué SNJ sur le site d’Aix-en-Provence. Preuve du climat électrique qui entourait cette procédure, les élus avaient regretté, le 21 juin, que « des pressions auraient été exercées sur certains salariés ».

« Au-delà d’être au chômage, confie un salarié, ce qui me fait mal, c’est que deux personnes sauvent leur peau [Hugues Quilain, président du directoire de Paris-Turf et Cécile Rouveyran, directrice générale]. Ce sont eux, en nous éloignant du journalisme, notre corps de métier, qui nous ont menés au redressement. » « On est en guerre ouverte avec eux », confirme Michel Prod’homme, pointant des choix d’« investissements lourds qui n’ont rien rapporté » au groupe (Paris-Turf, Week-end, Paris-Courses, Bilto, etc., auxquels s’ajoute l’activité de paris). « Il y a eu des dépenses injustifiées, un déménagement inutile d’Aubervilliers à Châtillon qui a coûté 800 000 euros à l’automne dernier », ajoute Jean-Louis Brosseau, délégué syndical CGT.

Les difficultés de Presstalis

Jusque-là propriété aux deux tiers de Jacques-Henri Eyraud, président de l’Olympique de Marseille, et de Jean-Claude Seroul, fondateur des Editions en Direct, le groupe aurait été laissé en déshérence depuis environ trois ans, selon les salariés. « Alors que M. Eyraud parlait à son arrivée de l’“œuvre d’une vie”, il était porté disparu » depuis des mois, assure un salarié, qui accuse les deux dirigeants d’avoir mené le groupe à la cessation de paiement (le passif s’élève à 152 millions d’euros, dont 146 millions de dettes).

« Nous sommes déterminés à déposer un appel en nullité, et dénoncer une fraude au PSE », promet Jean-Louis Brosseau au nom de l’intersyndicale. Dès décembre 2018, une motion de défiance avait été votée, et un droit d’alerte avait été déclenché au début de 2020, soit avant la suspension des courses hippiques et donc des publications, et avant l’exacerbation des difficultés de Presstalis qui ont elles-mêmes accentué celles du groupe.

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A lui seul, Paris-Turf fournit un peu moins d’un cinquième de l’activité quotidienne de Presstalis. Dans son offre, NJJ presse s’engage d’ailleurs à poursuivre le redressement de l’éditeur pour un montant « pouvant s’élever à plus d’1,5 million d’euros », souligne le tribunal de commerce dans ses attendus.

Après les groupes régionaux Nice-Matin et La Provence, Paris-Turf est le troisième acteur de presse quotidienne à intégrer la holding de Xavier Niel, par ailleurs copropriétaire de Cirrus des Aigles, considéré comme l’un des chevaux de course (aujourd’hui à la retraite) les plus rentables de sa génération.

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