« L’Economie à venir » : déconstruire l’économie et le travail

Livre. Quelles fragilités de l’économie-monde la pandémie du Covid-19 a-t-elle mises à nu ? Peut-on irriguer l’économie avec une réflexion philosophique et éthique ? Peut-on diriger une économie comme on pilote un avion ? Comment le produit intérieur brut (PIB) moralise-t-il nos relations économiques ? C’est à ces questions, et à tant d’autres encore, que répondent Felwine Sarr et Gaël Giraud dans L’Economie à venir (Les Liens qui libèrent).

« L’Economie à venir », de Felwine Sarr et Gaël Giraud (Les Liens qui libèrent, 208 pages, 16 euros).

L’ouvrage est la retranscription d’une discussion à bâtons rompus entre deux économistes s’inscrivant dans la grande tradition d’économie politique qui, d’Adam Smith à Amartya Sen, considère l’économie comme indissolublement liée à des questions de politique, de morale, d’histoire, de géographie, de droit ou de religion. Gaël Giraud est jésuite, directeur de recherche au CNRS, directeur du Georgetown Environmental Justice Program à l’université de Georgetown. Felwine Sarr est un écrivain sénégalais, professeur à l’université Duke en Caroline du Nord.

Leur entretien mêle philosophie, spiritualité, politique et économie, et convie tour à tour Derrida, Kant, René Char, ou encore Giorgio Agamben. Il est question d’économie rwandaise, du mouvement de contestation pacifique dénonçant les abus du capitalisme financier Occupy Wall Street, des plans d’ajustement structurels imposés à l’Afrique subsaharienne dans les années 1990, d’hospitalité, de théologie. Parfois difficilement accessible, mais toujours inspirant et érudit, l’ouvrage invite à remettre en question les présupposés et les soubassements culturels et idéologiques des économies.

Une confrontation dynamique

L’économiste catholique et le philosophe musulman remettent au goût du jour le rôle de l’oralité, prisé dans la philosophie grecque ou africaine. Un rôle aujourd’hui méconnu, l’oralité n’étant plus tolérable que lorsqu’elle est programmée pour déboucher sur des publications. « Dans le régime déterministe et productiviste qui gouverne aujourd’hui les institutions scientifiques, des conversations de ce genre sont considérées comme du temps perdu, qui distrait fâcheusement les têtes chercheuses des programmes qui leur sont assignés », regrette Alain Supiot, juriste spécialisé en droit du travail, dans sa préface.

L’un des premiers à avoir compris l’apparent paradoxe qui fait naître les découvertes les plus utiles d’un travail animé par la seule curiosité et sans souci d’utilité fut Abraham Flexner (1866-1959), le fondateur, en 1930, de l’Institut d’études avancées de Princeton. Flexner a exposé sa philosophie de la recherche dans un essai au titre explicite : « De l’utilité des savoirs inutiles » (1939). La réussite éclatante de celui de Princeton a inspiré aux Etats-Unis et en Europe la création d’autres instituts d’études avancées, comme celui de Nantes, où Gaël Giraud et Felwine Sarr furent résidents durant l’année universitaire 2018-2019.

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