Vacances connectées : une « servitude volontaire » ?

« La déconnexion intellectuelle, c’est beaucoup plus que le droit à la déconnexion technique acté par la loi du 8 août 2016. »

Question de droit social. Pour atteindre le 7 août 1935 son objectif de 100 tonnes de charbon au lieu des 7 tonnes réglementaires, Andreï Stakhanov n’aurait pu terminer sa tâche ailleurs qu’à la mine, en application d’une loi ne figurant dans aucun code : celle de la pesanteur, qui interdit physiquement au travailleur manuel d’emporter le soir avec lui machines et matières premières « pour terminer tout ça à la maison ». Et s’il veut se reposer, il ordonne à ses bras de se reposer. Mais qu’en est-il pour nos neurones aujourd’hui assistés par portable ?

Les « vacances » qui s’annoncent constituent un précipité de la radicale remise en cause de notre droit du travail, conçu sur le modèle physique des usines automobiles avec leur unité de temps (la sirène du matin et du soir) ? de lieu (l’usine avec ses hauts murs) et d’action (la chaîne). Certes, sur ce terrain, le sort des vendeuses, caissières et autres salariés de centres de logistique n’est pas très éloigné de celui du métallo d’hier.

Le droit du travail doit, comme pour le télétravail, favoriser une régulation collective, adaptée à chaque entreprise

Mais pour un travailleur du savoir, la mise au repos forcé de ses neurones relève de l’impossible : ces derniers n’en font qu’à leur tête, et le lourd dossier Y peut s’inviter dans son cerveau, gâchant une belle soirée entre amis.

La déconnexion intellectuelle, c’est beaucoup plus que le droit à la déconnexion technique acté par la loi du 8 août 2016 ; et le travail à distance peut intervenir déconnecté. Si en plus, quand une idée nous travaille, notre « portable » professionnel a été emporté, à l’heure de la sieste c’est tout le bureau qui arrive sur la plage ou au refuge.

La peur du licenciement

Les entreprises peuvent, certes, bloquer l’accès aux serveurs, ajouter des articles au règlement intérieur pour interdire toute connexion sur les temps de repos et de congés : cela rendra service à la direction…

Aux Etats-Unis, le télétravail perd du terrain

« Les entreprises suivent les conseils de l’encadrement qui désire « avoir plus de contrôle » et réclame la présence de ses subordonnés au bureau. »

IBM a longtemps été le champion du télétravail. Un exemple observé par les entreprises du CAC 40, qui tentent de le développer en France. Jusqu’en 2017, un cinquième de ses troupes en Amérique du Nord planchaient à domicile, à plein-temps. La direction du groupe se flattait d’avoir ainsi économisé 100 millions de dollars par an en location de bureaux.

Pourtant, au printemps 2017, Michelle Peluso, la responsable du marketing, a sifflé la fin de la récréation. Et Sam Ladah, le vice-président des ressources humaines d’IBM, a expliqué à 7 600 salariés qu’ils devaient retourner au bureau.

La direction du groupe a investi 380 millions de dollars dans la modernisation de ses locaux et la formation de ses troupes. But du jeu : les rendre plus « agiles ». IBM change de métier. La compagnie travaille dans le cloud, l’intelligence artificielle Watson… Sam Ladah attend donc de ses collaborateurs des prises de décision « intelligentes et rapides » afin d’offrir à ses clients un service « personnalisé ». Pour ce faire, rien de mieux, affirme-t-il, que le travail au bureau en « petites équipes multidisciplinaires et autonomes ».

Les salariés d’IBM touchés par ce retour à la maison mère, à New York, Raleigh, Austin, San Francisco et Atlanta, ont eu trois mois pour accepter l’offre, trouver un autre emploi à l’intérieur d’IBM… ou partir.

« Il suffit de mesurer les résultats »

IBM n’est pas le seul grand groupe à faire machine arrière sur le travail à distance. Avant lui, le moteur de recherche Yahoo ! avait rappelé ses télétravailleurs, l’assureur Aetna aussi, tout comme Bank of America, la chaîne de magasins Best Buy, ou encore Honeywell International. « Les employés travaillent mieux lorsqu’ils sont proches les uns des autres, dit-on chez Honeywell. C’est là que les idées sont réellement échangées et que les décisions sont prises rapidement afin de répondre aux exigences de nos clients, partenaires…

Luxe, potlatch et capitalisme

« Un Ethnologue au pays du luxe », de Marc Abélès. Editions Odile Jacob, 156 pages, 18 euros.

Livre. Le luxe a jusqu’ici peu mobilisé les sciences sociales, qui privilégient des thèmes comme l’éducation, les migrations, la pauvreté.

Dans des approches sociologiques fondées sur les classes moyennes et populaires, il n’y a pas réellement de place pour une thématisation du luxe, estime Marc Abélès : « Si la misère du monde apparaît aujourd’hui comme un objet légitime pour les sciences sociales, étudier ce qui a trait à la richesse semble aujourd’hui encore plutôt problématique. »

C’est pourtant bien la route du luxe qu’il nous invite à explorer. Son ouvrage Un ethnologue au pays du luxe se penche sur ce commerce, qui connaît une expansion sans précédent.

Comment comprendre la fascination exercée par le luxe ? Quels sont ses modes de circulation et d’appropriation ? La dynamique qui anime le luxe est inséparable de la montée en puissance des pays dits émergents, affirme le directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

« La recherche du plaisir et de la beauté »

Elle permet aussi de « rendre compte de la reconfiguration des rapports culturels, économiques et politiques liée à la circulation des marchandises entre l’Ouest et l’Est dans un monde global ». A travers le luxe, nous avons accès à la transformation des rapports entre l’Occident et des pays qui, comme la Chine et la Russie, ont pris le tournant du capitalisme à partir des années 1980.

En Chine, le développement du luxe illustre la manière dont la mondialisation transforme profondément la société. Après des années d’austérité, ce qui prime est « la recherche du plaisir et de la beauté, et la fonction hédoniste du luxe est un élément fort dans l’ouverture au monde extérieur ». Parallèlement, en quelques années, l’art contemporain chinois s’est imposé sur les grandes places occidentales. A l’intérieur du pays se créent un peu partout des lieux d’exposition, des centres d’art.

Les artistes…

Les salariés ne sont pas une « charge » comptable

Tribune. Dans le système comptable actuel, les salariés sont toujours considérés du point de vue de ce qu’ils coûtent et jamais de ce qu’ils rapportent. Plus précisément, les dépenses relatives aux salariés sont comptabilisées en tant que charges, laissant supposer que les salariés constituent plus un « poids » qu’une ressource pour l’entreprise. Ce traitement comptable n’est pas anodin dans la mesure où il laisse penser que réduire les effectifs permettrait automatiquement de diminuer les charges et donc d’accroître les performances des entreprises.

Ainsi, HTC, le géant taïwanais des téléphones, a annoncé début juillet son intention de supprimer 1 500 emplois. Cette « réorganisation des ressources » est motivée par une recherche accrue de flexibilité et une volonté de renouer avec la profitabilité. Dans la même veine, Carrefour a justifié en janvier l’annonce d’un plan de départs volontaires proposé à 2 400 salariés par la nécessité de réduire « le poids et la complexité des sièges dans l’organisation du groupe » afin d’« améliorer l’efficacité opérationnelle » (communiqué de presse du 23 janvier 2018).

De tels arguments semblent surprenants dans la mesure où les recherches scientifiques portant sur le lien entre réduction d’effectifs et augmentation des performances sont loin de donner des résultats unanimes. Cette vision étriquée et trompeuse immobilise les entreprises dans une pensée unique et freine la recherche de solutions alternatives, comme nous l’expliquons dans un chapitre de Comptabilités et société. Entre représentation et construction du monde (éditions EMS, mai 2018).

Un outil de dialogue

Des réflexions ont certes été entamées à partir des années 1960 jusqu’à la fin des années 1970 par plusieurs chercheurs, principalement américains, pour proposer d’autres manières de considérer les salariés au sein du système comptable. Ces réflexions s’orientaient notamment vers…