Rebond de l’économie américaine au troisième trimestre

« It’s economy, stupid », (« c’est l’économie, idiot »), avait soufflé un conseiller de Bill Clinton pour expliquer la victoire de son champion, en 1992, face à George Bush père empêtré dans une récession. Si c’est le cas, les chances de Donald Trump de remporter l’élection présidentielle, mardi 3 novembre, sont bien supérieures à celles que lui donnent pour l’instant les sondages (11 % de chances seulement selon le site de référence FiveThirtyEight). Car l’économie américaine a très fortement rebondi au troisième trimestre, selon les premières estimations publiées jeudi 29 octobre par le département du commerce. En effet, la croissance du produit intérieur brut (PIB) a atteint 33,1 % en rythme annuel au troisième trimestre, après une chute de 31,4 % au deuxième trimestre. Si l’on prend les chiffres trimestriels, l’économie a crû de 7,4 % par rapport au trimestre précédent, après un recul de 9 % au deuxième trimestre.

Par rapport à 2019, le PIB du troisième trimestre reste inférieur de 2,9 %. Au total, selon les prévisions du Wall Street Journal, la récession pour l’année 2020 devrait être de 3,5 % – en France, elle devrait être de 10 %. Toutefois, le rebond de l’économie devrait se ralentir en raison de la persistance de l’épidémie liée au coronavirus.

Reprise de la consommation

Côté emplois, l’Amérique avait récréé, fin septembre, la moitié des 22 millions de « jobs » qu’elle avait détruits en mars et avril, lorsque l’activité avait été mise à l’arrêt. Le taux de chômage était retombé à 7,9 %. Il devrait reculer de nouveau en octobre, les inscriptions au chômage ayant atteint, pour la semaine close le 24 octobre, 751 000, en recul de 40 000. Ce chiffre est élevé, mais il est le plus bas depuis la mi-mars. Ces chiffres de l’emploi d’octobre ne seront connus qu’après l’élection.

Donald Trump s’est immédiatement réjoui de l’indice de croissance sur Twitter. « Le chiffre du PIB vient d’être annoncé. Le plus grand et le meilleur de l’histoire de notre pays, et même pas proche. L’année prochaine sera FANTASTIQUE !!! Cependant, Sleepy Joe Biden et sa proposition d’augmentation record des impôts tueraient tout. Je suis tellement content que ce grand chiffre du PIB soit sorti avant le 3 novembre », a écrit le président sortant.

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La bonne tenue de l’économie s’explique par la reprise de la consommation (en hausse de 40 % en rythme annuel) et notamment dans les services et les biens durables (82 %). L’Amérique a aussi résisté grâce à la puissance du high-tech, et la crise a permis une bascule numérique majeure. Cette transition s’est faite aux dépens des petits commerces et au prix d’une gestion incontrôlée de l’épidémie de Covid-19, qui a fait plus de 220 000 victimes. Donald Trump, dans le débat du 22 octobre, a accusé Joe Biden, qui axe toute sa campagne sur la mauvaise gestion de la pandémie par son adversaire, de vouloir mettre à l’arrêt l’activité, contre la volonté de la population. « Nous apprenons à vivre avec. Nous n’avons pas le choix. Nous ne pouvons pas nous enfermer dans un sous-sol comme le fait Joe Biden », a-t-il lâché.

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La Commission européenne pousse en faveur d’une hausse des salaires minimums

La présidente de la Commisson européenne, Ursula von der Leyen, à Bruxelles, le 15 octobre.

La proposition de la Commission européenne en faveur d’un salaire minimum « adéquat », présentée mercredi 28 octobre, était attendue avec espoir ou fébrilité, selon que l’on se situait du côté des représentants des salariés ou des patrons du Vieux Continent. Ursula von der Leyen, présidente de l’institution, avait fait de cette initiative une priorité lors de son discours sur l’Etat de l’Union européenne (UE), le 16 septembre. « Pour trop de personnes, le travail ne paie plus. Chacun doit avoir accès à un salaire minimum », avait-elle affirmé.

La clef de voûte de cette initiative sociale est une directive : un instrument contraignant qui ne vise pas à lancer un salaire minimum européen – ce qui contreviendrait aux traités –, mais dont l’ambition est de « créer une dynamique positive », selon les mots de Nicolas Schmit, commissaire européen à l’emploi et aux affaires sociales. Autrement dit, une convergence à la hausse des salaires minimum.

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Leur niveau doit augmenter, et les exemptions doivent être limitées. « Le message est fort et clair. Il faut que le travail paie », a ajouté le commissaire. Un message d’autant plus important que, en cette période de crise sanitaire due au Covid-19, « ceux qui gagnent le moins sont ceux qui souffrent le plus », a rappelé Valdis Dombrovskis, vice-président de la Commission.

La réaction du patronat a été immédiate, et plutôt hostile. Pour Business Europe, organisation faîtière d’employeurs, dont le Medef est membre, l’exécutif s’aventure bien au-delà de ses prérogatives. « La Commission a tout faux en proposant une directive, dénonce Markus Beyrer, son directeur général. On va créer un monstre législatif. Nous ne sommes pas complètement contre des orientations européennes en la matière, mais cela doit se faire de façon non contraignante. » Esther Lynch, secrétaire générale adjointe de la Confédération européenne des syndicats, pense au contraire qu’une directive est un outil approprié pour « combattre l’injustice et l’exploitation des plus bas salaires. Même s’il manque le détail sur la façon dont cela sera fait ».

Indicateurs inquiétants

Si la Commission a privilégié cette voie pour progresser sur la question des salaires, le contenu du texte s’apparente plutôt à une méthode douce. Chaque année, l’évolution des salaires minimum ferait l’objet d’évaluations par l’institution, laquelle émettrait des recommandations afin d’encourager la convergence et l’établissement de critères communs pour fixer et réajuster le niveau des smic. Des instances de concertation avec les partenaires sociaux devraient être créées dans chaque Etat membre.

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Nouvelle grève à la raffinerie Total de Grandpuits en Seine-et-Marne

La raffinerie de Grandpuits (Seine-et-Marne).

Les salariés de la raffinerie de Grandpuits (Seine-et-Marne), que Total a décidé de reconvertir, ont voté mercredi 28 octobre une nouvelle grève et l’arrêt des expéditions de carburant pendant quarante-huit heures, a-t-on appris auprès de la CGT : « Pas une goutte de carburant ne sortira entre jeudi 6 heures et samedi 6 heures. » « Nous réclamons des discussions sur l’emploi dans le cadre du PSE [plan de sauvegarde de l’emploi] », a déclaré Adrien Cornet, délégué CGT (majoritaire).

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« Total continuera à assurer les approvisionnements de son réseau de station-service et de ses clients », a indiqué Total mercredi soir. Les expéditions de carburant avaient déjà été bloquées le 13 octobre par un arrêt de travail mené par une intersyndicale.

Total a annoncé en septembre que le raffinage à Grandpuits cesserait « fin 2023 ». Il doit laisser place à un projet de reconversion centré sur la production de biocarburants et de bioplastiques, et à l’exploitation de deux centrales solaires photovoltaïques, selon le géant pétrolier.

« Trous énormes dans l’organigramme »

D’un budget de 500 millions d’euros, ce redéploiement n’entraînera aucun licenciement mais des départs à la retraite anticipée et des mobilités internes vers d’autres sites, avait affirmé Total. Le groupe avait assuré que 250 postes sur les 400 que comptent aujourd’hui la plateforme de Grandpuits et le dépôt associé de Gargenville (Yvelines) seraient maintenus.

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Un scénario auquel ne croient pas les syndicats, qui craignent la suppression de « 700 emplois directs et indirects » et réclament « des réunions pour pouvoir discuter de l’emploi ». « Total refuse de discuter ce chiffre de 250 postes, mais cela ne suffira pas, il y aura des trous énormes dans l’organigramme, qui ne permettront pas d’assurer la sécurité et la maintenance » du site, estime Adrien Cornet.

Une nouvelle assemblée générale doit se tenir mardi 3 novembre pour décider de la suite à donner au mouvement, a indiqué la CGT.

Le Monde avec AFP

Responsabilité sociale des plates-formes numériques : le décret de la discorde

Les plates-formes numériques et leurs chauffeurs VTC ou leurs livreurs attendaient pour fin octobre les conclusions de la mission confiée, en janvier, à Jean-Yves Frouin, ancien président de la chambre sociale de la Cour de cassation, sur la représentation de ces travailleurs. Mais c’est un autre document qui a été publié le 23 octobre : la troisième version d’un décret prévu par la loi d’orientation sur les mobilités adoptée fin 2019, qui organise les relations entre services et travailleurs y recourant.

Le nouveau décret précise que les plates-formes peuvent se doter d’une « charte de responsabilité sociale », « première étape pour réguler les relations entre les plates-formes et les travailleurs », a commenté Elisabeth Borne, ministre du travail. Cette charte sera déposée auprès de la direction générale du travail (DGT), au ministère, qui pourra l’homologuer ou non. Pour la faire homologuer, la société devra fournir les documents attestant « du résultat de la consultation préalable des travailleurs sur le contenu de la charte, du nombre de travailleurs consultés, du nombre de travailleurs qui se sont exprimés ; des modalités d’organisation de la consultation ». La DGT vérifiera la conformité du contenu de la charte.

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Cette dernière doit notamment préciser les conditions d’exercice de l’activité des travailleurs, la garantie du « caractère non exclusif de la relation entre les travailleurs et la plate-forme et la liberté » de se connecter et de se déconnecter ; les modalités visant à permettre aux travailleurs d’obtenir un prix décent de prestation ; les modalités de contrôle par l’entreprise de l’activité ; etc. Le décret indique aussi que lorsqu’une plate-forme « détermine les caractéristiques de la prestation de service fournie ou du bien vendu et fixe son prix, elle a une responsabilité sociale à l’égard des travailleurs indépendants qui y recourent ».

« C’est quoi, un prix décent ? »

Du côté de ces services, pour certains, c’est la surprise. « Pour nous, la priorité, c’est de connaître les conclusions de la mission Frouin à laquelle on a contribué et de participer à la consultation » des partenaires sociaux qui devrait s’ensuivre, comme l’a laissé entendre le premier ministre, Jean Castex, indique-t-on chez Deliveroo. Pas question donc de se lancer dans une charte pour le moment. A l’inverse, chez Uber, a été « entamée une procédure de consultation des chauffeurs et livreurs au sujet d’une potentielle charte », indique une porte-parole du groupe américain.

Les représentants de travailleurs interrogés ne voient pas, eux, l’intérêt d’une charte pour le moment. Pour Brahim Ben Ali, secrétaire général de l’intersyndicale nationale VTC (INV), qui compte « 1 601 adhérents », « Uber devrait commencer par être transparent sur les chiffres. On ne sait même pas combien il y a de chauffeurs. La plate-forme est gangrenée par des faux chauffeurs qui utilisent une fausse carte de VTC. » Ainsi, « les plates-formes pourront fixer un prix dit décent, qui ne sera pas négocié, déplore l’avocat Kevin Mention, qui défend des travailleurs de ces sociétés. Mais c’est quoi, un prix décent ? Ces chartes vont donner devant le conseil de prud’hommes une légitimité du prix unilatéralement fixé. »

Pour le sénateur du Val-de-Marne Pascal Savoldelli (groupe Communiste, républicain, citoyen, écologiste), qui a déposé une proposition de loi pour ces travailleurs, ce décret ne répond « ni à notre définition du travail, ni à notre conception de la dignité ». Pour l’élu, il faut « une véritable négociation collective » des conditions de travail et intégrer ces travailleurs au livre VII du code du travail qui prévoit « des dispositions particulières à certaines professions » de manière à combiner protection du salariat et autonomie.

Lire la tribune : Après l’arrêt contre Uber, il faut « construire un nouveau droit social »

Covid-19 : « Pour limiter l’épidémie », en incitant à « rester chez soi au moindre symptôme, le gouvernement devrait prendre en charge les jours de carence »

Tribune. Lorsqu’un salarié va chez le médecin et se fait délivrer un arrêt maladie, il n’est pas couvert pour tous les jours non travaillés. Les fonctionnaires doivent ainsi payer leur premier jour d’arrêt. Les salariés du privé paient de leur poche les trois premiers jours d’absence, sauf si leur employeur leur verse des indemnités complémentaires. Ces jours de carence ont bien sûr pour objectif d’éviter que les salariés « n’abusent trop du système » en obtenant de médecins peu scrupuleux un arrêt maladie « à la moindre petite grippette ».

Dans cet esprit, les salariés qui subissent une perte de salaire y réfléchiront à deux fois avant de poser un arrêt. Pour savoir si cet objectif est justifié, on dispose de nombreuses recherches dont les résultats sont pour une fois fort concordants.

En France, trois études ont ainsi montré, à partir de trois méthodes très différentes, que les jours de carence limitent effectivement les arrêts maladie de courte durée, notamment ceux de moins de trois jours. Cependant, ils augmentent aussi les arrêts de plus longue durée (une semaine ou plus), de sorte que le nombre total de jours d’arrêt maladie est inchangé, voire augmenté, et le gain pour les finances publiques est limité.

D’autres études à l’étranger aboutissent à des résultats de même nature. Deux hypothèses se disputent pour expliquer ces résultats.

Il est d’abord possible que les salariés optimisent leurs arrêts, en renonçant plus souvent à prendre des arrêts courts lors de problèmes de santé « mineurs », mais en s’arrêtant plus longtemps dans les cas plus graves afin d’amortir la perte salariale liée au délai de carence.

Présentéisme

Il est cependant aussi possible que les petites infections des salariés qui renoncent à leur arrêt maladie s’aggravent à cause du manque de repos et nécessitent finalement des arrêts plus longs. Ce second mécanisme peut même être démultiplié pour les maladies contagieuses : en renonçant à leur arrêt, certains salariés pourraient transmettre leurs infections à d’autres qui se retrouveraient alors face au même dilemme.

Quelle que soit l’explication dominante, on sait que les jours de carence incitent les salariés à aller travailler lorsqu’ils sont malades. Ce présentéisme est attesté par des enquêtes de santé publique dans de nombreux pays : les salariés dont les arrêts maladie sont les moins bien couverts déclarent davantage aller travailler lorsqu’ils sont malades.

Plus important encore : de tels comportements ont bien des conséquences en termes de santé publique, pour les personnes concernées, mais aussi pour la propagation des épidémies. Une étude a ainsi montré que lorsqu’un Etat américain améliore la couverture des arrêts maladie, les épidémies s’y propagent par la suite moins que dans les Etats voisins !

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Négociation collective : plus près, plus vite

« Entre l’annonce du PSE et sa réalisation, le nombre de licenciements peut baisser. Le plan Odyssey d’Airbus est ainsi passé de 5 000 suppressions de postes début juillet à “aucun licenciement sec” à la mi-octobre.»

Carnet de bureau. En période de crise, la proximité est un avantage précieux : 528 plans de sauvegarde de l’emploi (PSE) ont été signés entre le 1er mars et la mi-octobre, soit 78 % de plus qu’en 2019. Depuis début septembre, ce sont plus de 3 000 ruptures de contrats de travail qui sont envisagées chaque semaine : 2 700, puis 3 800, puis 4 200, et encore 4 222 pour commencer le mois d’octobre.

Au total depuis mars, ce sont 72 523 départs qui ont été annoncés dans le cadre des PSE, soit trois fois plus qu’en 2019. Un bilan « susceptible d’être modifié », relativise la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère du travail (Dares) dans son point bimensuel sur le marché du travail.

Les licenciements annoncés doivent en effet être validés par l’administration – on se souvient du rejet cet été du PSE de l’AFPA par la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte) d’Ile-de-France.

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Surtout, la vague des licenciements peut être endiguée ou partiellement contenue par la négociation. Un accord majoritaire d’entreprise doit préciser les mesures prévues par le plan social : les conditions des départs volontaires (indemnités, formations, rachat de trimestre), les mobilités internes, le recours à l’activité partielle de longue durée.

Dialogue social

Entre l’annonce du PSE et sa réalisation, le nombre de licenciements peut baisser. Le plan Odyssey d’Airbus est ainsi passé de 5 000 suppressions de postes début juillet à « aucun licenciement sec » à la mi-octobre, en grande partie grâce aux 1 400 salariés qui pourraient partir à la retraite et à la mise en activité partielle de longue durée de 1 500 autres. « Pour nous le plan social est presque bouclé », a déclaré à l’AFP Dominique Delbouis, le coordinateur FO du groupe Airbus. L’objectif initial d’un plan de sauvegarde de l’emploi est d’éviter ou de limiter les licenciements. Celui des syndicats d’Airbus était : « zéro départ contraint ». Le PSE ne sera finalement clos que fin mars 2021.

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Face à la crise du Covid-19, le renforcement de la négociation collective au niveau de l’entreprise instauré par la loi travail de 2016 serait-il finalement favorable aux salariés ? Le dialogue social au plus près du terrain a pris une place croissante. Plus de 80 000 accords ont été signés en entreprise en 2019, soit une hausse annuelle de 30 %, et même de 38 % (27 140 accords) pour les sociétés de moins de 50 salariés. Qu’il s’agisse de négocier sur la participation, les salaires ou le temps de travail. Depuis mars 2020, la crise sanitaire occupe le devant de la scène, avec 8 000 nouveaux accords d’entreprises et 53 accords de branche, indique le ministère du travail.

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Féminisation du pouvoir en entreprise : l’exemple californien

«  L’association new-yorkaise pro-féministe Catalyst constate que, dans les soixante-dix groupes champions du changement avec lesquels elle travaille, la part des femmes cadres supérieurs est passée de 26,4 % en 2013, à 29 % en 2018. »

« Je ne suis pas une sainte-nitouche ». Parole de Loria Yeadon, la première femme à avoir intégré le conseil d’administration (CA) de TiVo, le spécialiste californien du magnétoscope numérique. Et lorsque TiVo a fusionné avec Xperi, la quinquagénaire a rejoint un autre CA, celui de l’entreprise familiale Laird Norton. Mme Yeadon se veut femme d’influence. Elle s’implique dans la recherche du futur directeur général de la société.

Elle se sent tout à fait libre de réclamer, par exemple, la prise en compte de candidats différents, femmes et minoritaires, pour des postes de haute responsabilité. Présidente du Young Men’s Christian Association (YMCA) du grand Seattle, au quotidien, elle milite aussi en faveur de l’intégration des jeunes dans les conseils d’administration. « Mes filles ont une vingtaine d’années. Je les emmène aux réunions, j’organise des rencontres avec d’autres femmes, dit-elle. Je les pousse à intégrer les instances dirigeantes d’une association pour qu’elles apprennent le b.a.-ba et qu’elles puissent, ensuite, faire leur entrée dans une entreprise. »

Mme Yeadon fait partie du cercle restreint des membres du conseil d’administration, ces VIP qui autrefois étaient plutôt des dirigeants masculins, vieux et à la retraite. Aux Etats-Unis, explique Betsy Berkhemer Credaire, la directrice de l’association 2020 Women on Boards, 60 % des candidats qui s’installent habituellement au tour de table de l’entreprise sont « cooptés ». « Ils appartiennent à un petit milieu de patrons, amis d’amis, sans femmes ou gens de couleur. » C’est pourquoi Mme Berkhemer Credaire, la chasseuse de tête, a milité en faveur d’une nouvelle loi.

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Adoptée en Californie en 2018, elle impose au moins une femme au sein des administrateurs des entreprises cotées en Bourse et installées en Californie, et même deux ou trois femmes d’ici à la fin 2021, lorsque la compagnie dispose d’un conseil élargi.

Elle représentait « toutes les femmes »

Les résultats ne se sont pas faits attendre. « En 2019 en Californie, 45 % des nouveaux administrateurs étaient des femmes, constate Kim Rivera, la responsable des affaires juridiques du groupe HP, elle-même membre du CA de Thomson Reuters. Et d’insister sur les progrès accomplis : « En 2018, les conseils d’administration de quatre-vingt-treize compagnies étaient entièrement masculins, un an plus tard ils n’étaient plus que dix-sept. »

Les statistiques du groupe d’analyse Equilar attestent de la féminisation des instances gouvernantes : au début de l’année, 24 % des sièges des conseils des entreprises californiennes appartenant à l’indice Russell 3000 étaient occupés par des femmes. D’autres Etats ont suivi la tendance : l’Etat de New-York (23 %), le Massachusetts (23 %) et l’Illinois (22 %)…

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L’archipel du social

« Les services externalisés sont assurés par des entreprises souvent petites et soumises à une hyperconcurrence ; même quand elles sont de taille importante, elles doivent sous-traiter en cascade pour rester compétitives. »

Gouvernance. Dans son essai L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée (Seuil, 2019), Jérôme Fourquet a mis au jour les sous-espaces géographiques qui composent notre société, depuis les centres des métropoles jusqu’aux confins ruraux en passant par les périphéries, les banlieues ou les cités. Ces sous-espaces semblent culturellement isolés les uns des autres, d’où l’image d’un archipel et d’une France fractionnée.

Dans le champ de l’économie, on pourrait être tenté de parler aussi d’un archipel formé des très grandes entreprises mondialisées, des entreprises industrielles nationales ou locales et des innombrables îlots de l’artisanat et du commerce. La disparité des tailles et des horizons des entreprises contribue à sa manière aux fractures sociales du pays.

Mais à la différence de la carte dressée par Jérôme Fourquet, les sous-espaces économiques sont connectés par des liens de subordination : les grands groupes internationaux sont des donneurs d’ordre directs ou indirects pour les plus petites sociétés et la localisation ou la délocalisation de leur production détermine le maintien ou non d’une économie de proximité.

Plus encore, les grandes entreprises externalisent leurs activités quand elles les estiment peu valorisables : transports, logistique ou les services de gestion des installations appelés facility management (sécurité, nettoyage, restauration, entretien des infrastructures ou des espaces).

Trois millions de salariés concernés

Les services externalisés sont assurés par des entreprises souvent petites et soumises à une hyperconcurrence ; même quand elles sont de taille importante, elles doivent sous-traiter en cascade pour rester compétitives. Car le rapport de force avec les puissants donneurs d’ordre est tel que les sous-traitants subissent une pression continue pour baisser leurs prix : cercle vicieux, leurs marges faibles (autour de 3 %) limitent l’investissement et maintiennent la dépendance aux donneurs d’ordre.

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Les services périphériques sont soumis aux exigences d’une délocalisation réalisée par les grands groupes à l’intérieur même de nos frontières. Une trentaine de métiers et trois millions de salariés sont concernés, dont 90 % sont payés au smic.

Nous avons redécouvert combien les milliers de travailleurs de la santé, mais aussi de l’entretien, de la sécurité ou du transport étaient indispensables à la poursuite de la vie économique au quotidien

Comprendre la subordination économique des entreprises donne plus de consistance à l’émotion suscitée, lors de la crise sanitaire, par la mise en visibilité des travailleurs de proximité : ils sont souvent issus des services de maintenance. Nous avons redécouvert combien les milliers de travailleurs de la santé, mais aussi de l’entretien, de la sécurité ou du transport étaient indispensables à la poursuite de la vie économique au quotidien – et à notre confort.

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A nous tous d’humaniser les algorithmes

« Désubériser, reprendre le contrôle », sous la direction de Florian Forestier. Editions du Faubourg, 128 pages, 12,70 euros.

Le livre. La crise du Covid-19 a montré à quel point chauffeurs VTC et livreurs sont exposés aux risques et peu protégés par la loi, sur les plans sanitaire, économique et social. Ils ne sont pas salariés et n’ont donc pas de droit de retrait, ils ne bénéficient pas non plus des actions de prévention et de protection de la santé que les employeurs sont légalement tenus de mener.

Ils sont aussi très exposés et très peu protégés face au risque économique. « Le paradoxe des plates-formes d’emploi est de mettre un outil novateur et puissant – l’algorithme – au service d’une stratégie économique classique dont la clé est trop souvent la compression des coûts, l’externalisation de la main-d’œuvre et celle des infrastructures », lit-on dans Désubériser, reprendre contrôle (Editions du Faubourg), un ouvrage collectif réalisé sous la direction du philosophe de formation et conservateur à la BNF Florian Forestier.

Dans un monde saturé d’objets connectés, notre premier réflexe pour faire face à tout besoin est d’activer le service correspondant sur un téléphone portable : les applications numériques concernent toutes nos activités au quotidien, mais aussi le travail. L’impact de ce changement est très différencié.

Si la plupart des plates-formes n’ont sur le travail qu’une incidence indirecte, il est en revanche bouleversé par les services numériques de livraison, de transport, de microtravail, d’échange de petits boulots, de recherche de free-lances. « Leur point commun est d’être des plates-formes d’emploi : le travail est au cœur du service qu’elles fournissent. Ce sont ces dernières qui font l’objet de ce livre. »

Réputation et visibilité

Ces plates-formes peuvent-elles s’affranchir des règles de concurrence et des règles sociales auxquelles les acteurs traditionnels du marché du travail sont soumis ? L’ouvrage prend aussi la mesure des transformations que les algorithmes engendrent en matière de gouvernance et d’organisation du travail. « Elles [les plates-formes] amènent à réinterroger des notions aussi essentielles que la relation à l’employeur, la responsabilité, la protection, la rémunération, etc. Car au-delà de la question du statut de ces travailleurs (salarié ou indépendant), se posent celles des nouvelles formes de subordination et de contraintes auxquelles ils sont exposés. »

Dans le monde de la gouvernance algorithmique, que l’on soit livreur, développeur, coach ou chauffeur, on est soumis au diktat de la réputation et de la visibilité. L’algorithme est en charge, ce qui relevait jusqu’alors de l’autorité hiérarchique ou de la relation contractuelle. « Ces modalités de management inédites, si patentes sur les plates-formes, s’étendent peu à peu à tout le monde du travail : les entreprises se disent “libérées” tout en se laissant gagner, elles aussi, par le management algorithmique. »

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« L’état d’urgence sanitaire doit pousser l’Etat à prendre des mesures qui protègent sanitairement les seniors et économiquement les jeunes »

Tribune. La gestion de la crise du Covid-19 est particulièrement difficile : comme elle est inédite, les expériences passées ne peuvent aider que très partiellement à la décision publique. Il faut décider sur la base de projections imaginées par des chercheurs, dont la crédibilité se fonde davantage sur la rigueur des modèles théoriques utilisés que sur leur pertinence empirique, aujourd’hui encore non vérifiable. Toutefois, la première vague de l’épidémie ainsi que les réponses contrastées entre les pays fournissent un petit nombre de certitudes, au milieu d’un océan de questions ouvertes.

D’abord, l’opposition entre santé et économie n’a qu’un sens limité. Lors de la première
vague, l’Allemagne a eu quatre fois moins de décès par habitant. Pour autant, elle n’a pas « payé » cette performance par une plus forte chute du produit intérieur brut (PIB) que la France (– 2 % puis – 9,7 % aux premier puis deuxième trimestres pour l’Allemagne, contre – 5,9 % puis – 13,8 % pour la France). Il est donc possible d’être efficace sur les deux tableaux en protégeant la santé sans porter de sérieuses atteintes à l’activité économique.

Par ailleurs, l’impact de l’épidémie est fortement inégalitaire, notamment sur le plan
sanitaire. Certes, des facteurs de risque, souvent des comorbidités, sont associés
à un risque accru de décès chez les patients les plus jeunes. Mais les plus de 65 ans sont les plus touchés : ils représentent 92 % des décès (50 % avaient plus de 84 ans).

Confinement inégalitaire

Les entrées en service de réanimation augmentent très clairement dès 50 ans, les risques de décès à partir de 60 ans et plus encore au-delà de 64 ans. Si les différences selon l’âge sont bien plus marquées que celles entre les territoires, pourquoi ne sont-elles pas prises en compte dans la politique de couvre-feu ?

L’impact du confinement est fortement inégalitaire sur le plan économique. Les restrictions d’activité touchent en priorité les jeunes (– 4 points pour le taux d’emploi des moins de 24 ans depuis le dernier trimestre 2019, contre « seulement » – 0,4 point pour les 50-64 ans) et, parmi eux, les moins diplômés, dont les activités sont concentrées dans certains secteurs particulièrement touchés : 25 % des salariés du secteur de l’hébergement-restauration étaient au chômage partiel au deuxième trimestre 2020, secteur où l’âge moyen des salariés est de 37 ans, contre 42 ans pour l’ensemble des salariés français.

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