Dans les entreprises, l’intégration de l’intelligence artificielle se fait à géométrie variable

Dans les entreprises françaises, la révolution annoncée il y a trois ans avec l’explosion de ChatGPT n’a pas eu lieu. L’adoption de l’intelligence artificielle (IA) se fait à petits pas, car le travail n’est pas une matière comme les autres, et les services des ressources humaines (RH) en ont bien conscience. C’était le sujet abordé, mardi 13 janvier à Paris, à l’occasion des cinquantièmes Rencontres RH, la dernière édition de ce rendez-vous mensuel de l’actualité du management créé par Le Monde en partenariat avec l’Association pour l’emploi des cadres (APEC).

Vincent Mandinaud, responsable de la priorité transitions numérique et écologique à l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail, a introduit le débat en rappelant que « les questions liées aux IA ne sont pas seulement d’ordre technologique, mais aussi social, car elles touchent au contenu du travail, à la cohésion des collectifs, à la reconnaissance et au sens du travail. Ce qui soulève des enjeux de santé au travail ». Si certains salariés trouvent leur compte dans une utilisation personnelle de l’IA au travail, la majorité d’entre eux demeure méfiante. Leurs organisations pourraient être tentées de rationaliser, au risque d’intensifier le travail.

Près d’un an après les précédentes Rencontres RH, qui se sont tenues sur le thème de l’IA, les avancées des entreprises se sont-elles concrétisées ? En partie, et avec de grandes disparités. Une entreprise comme IBM ne peut que montrer l’exemple : « On a décidé de s’appliquer la technologie que l’on promeut à nous-mêmes, et de transformer tous les processus de l’entreprise par l’automatisation », explique Carole Mergen, responsable transformation IA & RH chez IBM France.

Services financiers et RH les premiers

Concrètement, les métiers des services financiers et RH ont été les premiers à mettre en œuvre des cas d’usage. Dès 2023, l’agent IA Ask HR s’est progressivement imposé comme un premier interlocuteur, pour répondre aujourd’hui à 94 % des requêtes des salariés, qu’il s’agisse de poser un congé ou de se renseigner sur la politique de formation.

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A Saint-Malo, des marins privés de protection sociale

Un ferry DFDS dans le port de Saint-Malo, le 22 mai 2025.

Elle est venue seule, mais elle « représente d’autres collègues ». Dans l’antenne malouine de la CGT des marins du Grand Ouest, droite dans ses bottes, Jade (le prénom a été changé) remonte le temps : « Depuis juin 2025, je n’ai plus aucune Sécurité sociale. » Celle qui pratique la marine de longue date a rejoint, en juin, la compagnie DFDS à un poste qu’elle taira pour des raisons d’anonymat. La société danoise numéro 8 mondial en capacité de passagers s’est installée à Saint-Malo en avril pour effectuer les liaisons avec Jersey, en remplacement de la compagnie historique Condor Ferries, filiale de Brittany Ferries.

Jade souhaitait s’offrir une nouvelle expérience, profiter du rythme de quinze jours en mer, quinze jours à terre proposé par DFDS à bord du Tarifa Jet, qui navigue sous pavillon britannique. L’ancien patron de l’entreprise en France, Etienne Melliani avait prévenu dans les colonnes de Ouest-France en mars 2025 : « Tous les marins déployés sur le Tarifa Jet seront employés avec des salaires et des conditions d’emploi britanniques. »

Problème : Jade et la cinquantaine de ses collègues qui résident en France ne parviennent pas à se faire affilier à la Sécurité sociale britannique. « L’employeur nous a dit que l’on pouvait, mais nous n’y arrivons pas, car nous n’avons pas d’adresse sur place », déplore-t-elle. Les voilà dans l’impossibilité de cotiser à la retraite, au chômage ou aux accidents du travail depuis plusieurs mois.

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2025, une année noire pour les défaillances d’entreprise

Les portes closes de l’usine Brandt, à Vendôme (Loir-et-Cher), le 15 décembre 2025.

Le dernier coup de boutoir a été donné le 11 décembre 2025. A quelques jours de la fin de l’année, Brandt, groupe emblématique de l’électroménager made in France, a annoncé sa mise en liquidation judiciaire, laissant 700 salariés sur le carreau. Cette faillite retentissante a bouclé une année noire sur le front des défaillances : NovAsco, Ynsect, Carmat, pour ne citer qu’eux, et une pluie d’entreprises de la mode, du textile ou de l’aménagement de la maison, comme IKKS ou Alinéa, sont entrés en procédure de redressement, de sauvegarde ou ont été liquidées. Les conséquences de l’arrêt des politiques de soutien aux entreprises mis en place pendant la pandémie de Covid-19, mais aussi, de la succession des crises depuis 2022 : hausse des prix de l’énergie et des matières premières, recul de la consommation en raison de la forte inflation, résurgence des politiques protectionnistes et assauts de la concurrence chinoise.

Au total, 68 057 entreprises sont entrées en procédure en 2025, un record historique, en hausse de 3,5 % par rapport à 2024, selon les chiffres compilés par le Conseil national des administrateurs judiciaires et des mandataires judiciaires (CNAJMJ), lesquels voient passer l’intégralité des dossiers dans leurs cabinets, et publiés mardi 20 janvier. Pour 44 908 de ces entreprises, l’opération s’est soldée par une liquidation directe, tandis que 21 581 ont été placées en sauvegarde. Par rapport à la période d’avant la pandémie de Covid-19, ces chiffres sont très élevés : dans la décennie 2010-2020, l’étiage moyen était de 53 000 entrées en procédure par an. Le rythme des défaillances observé ces dernières années se rapproche plutôt de celui atteint au cours de la période 2012-2015, où l’on en comptait 63 000 par an, dans la foulée de la crise de 2008.

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Accès frauduleux aux données de l’Urssaf : 12 millions de salariés potentiellement concernés

Site Internet de l'Urssaf.

L’Urssaf a lancé, lundi 19 janvier, un appel à la vigilance quant à des risques d’hameçonnage après la détection d’un accès frauduleux à une interface contenant des données des déclarations préalables à l’embauche ; 12 millions de salariés sont potentiellement concernés.

« L’Urssaf a constaté un accès non autorisé à l’API [l’interface] contenant certaines données de la déclaration préalable à l’embauche, réservée à ses partenaires institutionnels, opéré via un compte partenaire habilité dont les identifiants avaient été compromis », explique l’organisme de recouvrement des cotisations de sécurité sociale et d’allocations familiales dans un communiqué.

Les données qui ont été « consultées et potentiellement extraites » sont les noms, prénoms, dates de naissance, Siret de l’employeur et dates d’embauche de 12 millions de salariés recrutés depuis moins de trois ans, précise l’Urssaf. En revanche, aucun numéro de sécurité sociale, adresse électronique ou postale, coordonnées bancaires ou numéro de téléphone n’est concerné, souligne le communiqué.

Plainte déposée

L’hameçonnage (ou phishing) est une technique d’escroquerie sur Internet consistant à se faire passer pour un organisme que le destinataire connaît en lui envoyant un courriel lui demandant généralement de mettre à jour ses informations, notamment ses coordonnées bancaires, selon la définition de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL).

« Les premières investigations révèlent que l’accès frauduleux (…) a été opéré via un compte partenaire habilité à consulter ces informations », car « les identifications de connexion liés à ce compte avaient été volées lors d’un acte de cybermalveillance antérieur visant ce partenaire. » L’Urssaf explique avoir suspendu les accès du compte compromis et déposé une plainte auprès du procureur de la République.

A la mi-novembre, l’Urssaf avait fait savoir que le service Pajemploi, servant à déclarer et à rémunérer les assistantes maternelles et les salariés de la garde d’enfants à domicile, avait été victime d’un vol de données qui avait alors pu concerner « jusqu’à 1,2 million de salariés de particuliers employeurs ».

Le Monde avec AFP

Comment lutter contre la montée des égoïsmes ? Najat Vallaud-Belkacem débat avec le sociologue Camille Peugny

Le recul, au cours des dernières décennies, de l’Etat-providence a-t-il engendré une société fondée sur la concurrence de tous contre tous ? Les progrès du néolibéralisme ont-ils imposé, au nom du mérite et de la responsabilité individuels, une dynamique de compétition généralisée ? C’est la conviction du sociologue Camille Peugny, qui publie un ouvrage intitulé Le Triomphe des égoïsmes (PUF, 240 pages, 18 euros).

Professeur de sociologie à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, chercheur au laboratoire Printemps (UVSQ/CNRS), auteur de l’ouvrage Le Destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale (Seuil, 2013), Camille Peugny estime que, depuis les années 1980, l’égoïsme s’est imposé comme une « nouvelle contrainte sociale », minant, en France comme dans d’autres sociétés occidentales, l’attachement aux grandes régulations collectives.

Pour Camille Peugny, ce virage idéologique, qui touche les classes moyennes supérieures, désormais acquises aux vertus de la compétition, mais aussi les classes populaires, condamnées à devenir les « autoentrepreneuses de leur propre précarité », explique les difficultés de la gauche. Dans cette nouvelle économie morale, « les discours politiques structurés autour de la défense des valeurs collectives, de la solidarité, des services publics ou du bien commun » sont moins audibles.

Nous avons fait dialoguer Camille Peugny avec une personnalité de gauche attachée aux valeurs de solidarité, Najat Vallaud-Belkacem. Porte-parole de Ségolène Royal pendant la campagne présidentielle de 2007, puis de François Hollande pendant celle de 2012, cette élue locale de la région lyonnaise a été, sous la présidence Hollande, ministre des droits des femmes et porte-parole du gouvernement (2012-2014), puis ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche (2014-2017).

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Les salariés des maisons de champagne de LVMH se mobilisent pour ne pas perdre leurs primes

L’entrée d’une cuverie de la maison de champagne Veuve Clicquot, à Reims (Marne), le 5 novembre 2025.

Certains ont collé sur leur veste les étiquettes des bouteilles de champagne qu’ils produisent : « Moët & Chandon ». D’autres sont venus en parka floquée « Veuve Cliquot », « Ruinart », « Mercier » ou « Krug ».

Près de 500 salariés des prestigieuses maisons de Moët Hennessy Champagne Service (MHCS), la filiale vins et spiritueux du géant du luxe LVMH, se sont rassemblés, jeudi 15 janvier, sur le parking du site Veuve Cliquot, à Reims, pour une troisième journée de grève, après deux mobilisations à l’appel de la CGT, les 5 et 11 décembre, contre la perte de leur prime de participation et de leur prime complémentaire. Une première depuis plus de trente ans.

« Tout le monde a fait son maximum cette année pour maintenir un bon niveau d’activité et la récompense n’est pas à la hauteur de notre investissement, donc ça met un peu en colère », résume Marjorie (les salariés ont demandé à rester anonymes), 45 ans, analyste logistique, soit le pilotage des expéditions.

Alors que MHCS fut longtemps la filiale la plus contributrice aux bons résultats de LVMH, ses résultats 2025, attendus fin janvier, s’annoncent en net recul, plombés par une chute des ventes sur les marchés américains et chinois. Une conséquence de la guerre commerciale et des tensions géopolitiques, mais aussi du choix de l’ancienne direction d’augmenter nettement le prix des bouteilles.

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Après deux accidents mortels de VTC, les conditions de travail des travailleurs de plateformes de nouveau en question

Lors de la marche blanche en hommage à Mamadou Samba, chauffeur de VTC mort noyé, sur le lieu de l’accident, au Perreux-sur-Marne (Val-de-Marne), le 10 janvier 2026.

Une centaine de personnes se sont réunies, samedi 10 janvier, en hommage à Mamadou Samba, 58 ans, chauffeur de VTC mort noyé dans la nuit du 5 au 6 janvier au Perreux-sur-Marne (Val-de-Marne). Lors d’une course pour la plateforme Heetch, il a perdu le contrôle en raison des conditions climatiques, et son véhicule a percuté un trottoir avant de terminer sa course dans la rivière. Seul le passager a réussi à s’extirper.

Dans la nuit du 8 au 9 janvier, un van en provenance de l’aéroport de Paris-Beauvais, avec à son bord deux touristes finlandais, a brutalement changé de trajectoire rue de Vaugirard, à Paris, percutant un piéton, qui a succombé à ses blessures quatre jours plus tard. D’après des témoins, le conducteur pourrait s’être endormi. Le parquet de Paris avait saisi le service du traitement judiciaire des accidents d’une enquête pour blessures involontaires par conducteur, et ce dernier a été placé en garde à vue, mardi 13 janvier, à sa sortie de l’hôpital.

Ces deux accidents, au cœur d’une semaine marquée par des conditions climatiques difficiles sur les routes, ont suscité un émoi particulier dans la profession. Selon une partie des chauffeurs, ces accidents ne peuvent être dissociés de leurs conditions de travail harassantes. Depuis quelques années, le nombre de chauffeurs, mais aussi de livreurs à vélo, a grimpé en flèche, tandis que leurs revenus ont diminué.

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« L’entreprise après #MeToo » : quelle prise en compte de la sexualité au travail ?

La sexualité dans les organisations ? Une question aussi centrale que négligée, de l’avis de plusieurs universitaires qui ont contribué à l’ouvrage L’Entreprise après #MeToo, paru aux Editions EMS fin 2025. Essentielle car elle concerne un grand nombre de travailleurs. Ainsi, 48 % des Français ont déjà eu une relation amoureuse au travail et 17 % une « histoire purement sexuelle », selon une enquête publiée en 2024 par le cabinet Technologia. Essentielle aussi car ses ressorts sont multiples, soulèvent de nombreuses problématiques (harcèlement sexuel, sexisme, « évolution de la visibilité des personnes LGBTQ+ »…) et posent la question de la définition d’une stratégie d’entreprise.

Mais, dans le même temps, pointent les auteurs, le sujet est relativement peu étudié – quand il n’est pas, en certains cas, méprisé – par les organisations comme par la communauté scientifique. L’essai pointe ainsi « le faible intérêt manifesté par les chercheurs en management », « un point aveugle de la recherche en science de gestion » – seule la thématique du harcèlement sexuel pouvant faire exception.

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Partant de ce constat, plusieurs scientifiques ont décidé de mener des recherches autour de cette question, s’intéressant en particulier aux conséquences du mouvement #MeToo – incitant à la prise de parole des femmes face aux violences sexistes et sexuelles – dans les organisations. Un colloque a été organisé en juin 2025. Ses travaux trouvent aujourd’hui un prolongement dans cet ouvrage collectif.

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Il se propose, notamment, de faire le point sur l’implication des organisations. « La sexualité au travail est-elle une question éthique pertinente pour les grandes entreprises françaises dans l’ère post-#MeToo ? », s’interroge ainsi Christine Noël-Lemaitre, maîtresse de conférences en philosophie à Aix-Marseille Université.

Le droit au respect de la vie privée

La chercheuse y répond par la négative, pointant « le silence des documents formalisant l’éthique au sein des entreprises du CAC40 en ce qui concerne la sexualité des salariés » – à l’exception des enjeux de harcèlement sexuel. Un constat qui s’explique, à ses yeux, par le fait que la question, délicate, percute le droit au respect de la vie privée dans l’entreprise.

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