Social : « Qu’est-ce qu’un patron de gauche ? »

Le décalage entre l’éthique et les pratiques reste la marque de fabrique des « patrons de gauche », expliquent un sociologue et un syndicaliste dans une tribune au « Monde ».

Publié aujourd’hui à 15h00 Temps de Lecture 4 min.

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« Outre les abus d’autorité, le décalage entre éthique et pratique pose ici une difficulté supplémentaire pour les salariés. Travailler pour un patron ouvertement “de gauche” n’est pas anodin : c’est souvent partager ses idées politiques. »
« Outre les abus d’autorité, le décalage entre éthique et pratique pose ici une difficulté supplémentaire pour les salariés. Travailler pour un patron ouvertement “de gauche” n’est pas anodin : c’est souvent partager ses idées politiques. » ÉRIC AUDRAS / PhotoAlto / Photononstop

Tribune. Ce ne sont pas les plus nombreux ni les plus visibles, on les voit peu dans les analyses et les médias, ce sont les patrons et patronnes de gauche. A mi-chemin entre des valeurs progressistes, parfois même anticapitalistes, et une position de chef d’entreprise où la logique de marché demeure prédominante, ces patrons échappent souvent aux radars.

Alors que pour un salarié « de gauche », travailler pour l’un d’entre eux devrait être l’emploi idéal, la réalité s révèle parfois amère. Nous avons interrogé une vingtaine de personnes sur leurs expériences de travail dans des coopératives, des associations et des entreprises de l’économie sociale, mais aussi des syndicats, des médias ou encore comme attachés parlementaires d’élus de gauche, afin de dégager quelques enseignements sur le profil et le comportement de « patrons de gauche ».

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« Faites ce que je dis, pas ce que je fais. » C’est la première particularité des patrons de gauche : il y a souvent chez eux un décalage entre l’éthique affichée et les pratiques. Comme le raconte un ancien assistant parlementaire : « Mon élu défendait le droit au repos dominical dans l’Hémicycle, mais il faisait parfois travailler son équipe toute la semaine, dimanche compris, sans même donner un repos le lundi. »

Une position délicate

Quoi qu’on puisse en dire, « être de gauche » ne protège pas des mauvaises pratiques patronales : horaires atypiques, harcèlement professionnel, embauche des « petits jeunes » corvéables à merci, salariés remplacés par des stagiaires, rémunération affinitaire, absence de transparence, etc. Il arrive aussi que les patrons de gauche, comme les patrons tout court, soient de mauvais patrons.

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Outre les abus d’autorité, le décalage entre éthique et pratique pose ici une difficulté supplémentaire pour les salariés. Travailler pour un patron ouvertement « de gauche » n’est pas anodin : c’est souvent partager ses idées politiques. Or, comme l’écrit Michel Gollac (« Mesurer les facteurs psychosociaux de risque au travail », rapport au ministre du travail, avril 2011) les conflits de valeurs sont source de malaises, dégradent l’image du métier aux yeux des salariés, alimentent le sentiment d’inutilité du travail.

Une autre particularité de ces patrons est souvent de ne pas s’assumer comme employeurs, d’être mal à l’aise dans la relation de subordination avec leurs salariés et de faire comme si les hiérarchies salariales avaient disparu en continuant à s’appeler « camarade ». Une parlementaire va par exemple jusqu’à nier les hiérarchies salariales et revendique d’avoir inventé un mode nouveau de gestion « sans chef », « horizontal et participatif ».