« La pauvreté des possibilités de dialogue là où l’on travaille ajoute aux frustrations des citoyens là où ils vivent »

Des échanges limités et un pouvoir trop souvent vertical sur les lieux de travail participent au sentiment de dépossession de la décision politique, observe Martin Richer, consultant en management, dans une tribune au « Monde ».

Publié aujourd’hui à 06h00, mis à jour à 06h00 Temps de Lecture 4 min.

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Le samedi 26 janvier 2019, à Carbon-Blanc, à 15 km de Bordeaux, a eu lieu la première session du grand débat national, sur le thème de la fiscalité. Le débat de deux heures a été animé par trois médiateurs de l'ANM (Association nationale des médiateurs), au centre culturel de la commune, en présence du maire Alain Turby et d'une députée. Environ 70 habitants étaient présents, répartis autour de huit tables rondes, et ont été invités à répondre par écrit à 14 questions en remplissant des fiches thématiques. La méthode a été jugée trop procédurière par les habitants, laissant peu de place aux échanges verbaux et au débat. En réponse, le maire a pris l'engagement d'appliquer une autre méthode de travail pour les prochaines réunions.
Le samedi 26 janvier 2019, à Carbon-Blanc, à 15 km de Bordeaux, a eu lieu la première session du grand débat national, sur le thème de la fiscalité. Le débat de deux heures a été animé par trois médiateurs de l’ANM (Association nationale des médiateurs), au centre culturel de la commune, en présence du maire Alain Turby et d’une députée. Environ 70 habitants étaient présents, répartis autour de huit tables rondes, et ont été invités à répondre par écrit à 14 questions en remplissant des fiches thématiques. La méthode a été jugée trop procédurière par les habitants, laissant peu de place aux échanges verbaux et au débat. En réponse, le maire a pris l’engagement d’appliquer une autre méthode de travail pour les prochaines réunions. SANDRA MEHL POUR « LE MONDE »

Tribune. La crise des « gilets jaunes » et le déroulement du grand débat national nous confrontent une nouvelle fois aux empêchements de la délibération. La France est un pays dans lequel la délibération, c’est-à-dire un dialogue pacifié et construit, ne va pas de soi. Les difficultés de la concertation au sein de la nation, des collectivités territoriales, mais aussi de l’entreprise, font système (« Délibérer en politique, participer au travail : répondre à la crise démocratique », Danielle Kaisergruber, Gilles-Laurent Rayssac, Martin Richer, rapport Terra Nova, 26 février).

La pauvreté des possibilités d’expression et de dialogue là où l’on travaille ajoute aux frustrations des citoyens là où ils vivent. Dans la vie politique comme dans l’entreprise, les décisions sont trop souvent prises sans que les personnes qu’elles concernent ne se sentent véritablement impliquées. Dans les deux cas, une culture de l’autorité fondée sur la hiérarchie et la verticalité prend fréquemment le pas sur une volonté partagée, fondée sur la compétence, la confiance et l’adhésion.

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Dans son rapport, publié en 1982, Jean Auroux livrait la logique à l’origine des textes de loi qui portent son nom et qui cherchaient à élargir les droits d’expression des salariés : « Citoyens dans la cité, les travailleurs doivent l’être aussi dans l’entreprise. » Le travailleur et le citoyen sont indissociablement liés et leurs attitudes se renforcent mutuellement.

L’éloignement entre les citoyens et les politiques, les premiers considérant que les seconds ne les écoutent pas et ne vivent pas comme eux, trouve sa correspondance dans l’entreprise sous la forme d’une véritable crise de défiance entre dirigeants et salariés. Le 10e baromètre de la confiance du Cevipof (janvier) montre que 72 % des Français sont d’accord avec l’affirmation selon laquelle « l’économie actuelle profite aux patrons aux dépens de ceux qui travaillent ». En politique comme dans l’entreprise, la délibération nécessite de la confiance.

La démocratie participative est aujourd’hui davantage une injonction qu’une pratique installée

Les enquêtes d’Eurofound, un organisme d’étude rattaché à la Commission européenne, montrent que la France est très mal placée dans la mise en place d’organisations du travail participatives (dénommées « high involvement working organizations »), c’est-à-dire des organisations du travail qui ouvrent aux salariés des espaces d’implication, de participation directe, de capacité d’influence et de décision sur leur travail, ce que certains désignent par l’expression « entreprise libérée » ou par la notion de travail responsabilisant.