La grande progression de l’enseignement supérieur privé

Depuis deux décennies, le secteur privé monte en force : les familles sont de plus en plus abondantes à admettre de payer le prix fort contre la promesse d’une insertion professionnelle rapide.

Le succès scolaire est, en France, une affaire particulière. Plus d’un demi-siècle après les pavés dans la mare faite par les sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (Les Héritiers, en 1964, et La Reproduction, en 1970), la situation n’a, au mieux, guère développé, au pire, s’est augmentée. Plus que jamais les différences de naissance sont calquées, voire appuyées, par les parcours scolaires et universitaires. Stabilisées dès les années collège, elles dominent dans l’enseignement supérieur où la règle est aussi constant qu’au tarot : moins l’on dispose d’atouts maîtres – ici sociaux et scolaires – dans son jeu, plus l’effort requis pour gagner la partie est pénible.

Dans un système méritocratique dirigé par la règle du concours, il est important d’aller chercher le point qui fera la différence dans la multitude de prépas privées.

Quel a été l’impact de l’extraordinaire accroissement de l’enseignement supérieur privé depuis vingt ans (+ 76 %) dans cette privatisation du succès scolaire ? Le premier est d’avoir engendré une voie nouvelle et conciliatrice entre filières sélectives (prépas, BTS, DUT, etc.) et non élitistes (licence universitaire) pour les familles qui ont les reins suffisamment solides pour garantir des frais de connaissance en moyenne de 8 000 à 10 000 euros annuels. Deuxième effet : une contribution nette à l’accroissement de la pression scolaire avec la multiplication de prépas en tout genre. Dans un système méritocratique régi par la règle du concours, il est tentant d’aller chercher le point qui fera la différence dans la multitude de prépas privées entraînant les jeunes là où la pression est la plus intense – médecine, droit, Sciences Po, études artistiques, etc. L’offre, en la matière, a éclaté.

Ces deux phénomènes, qui participent à affermir le poids des ressources financières dans les études, coexistent avec des effets plus favorables. Ainsi, inversement à une idée répandue, les clients de l’enseignement supérieur privé ne se mobilisent pas exclusivement entre les classes les plus aisées : 22,7 % des étudiants y sont boursiers (40 % dans le public). Les élèves financent leurs études grâce à des jobs d’appoint, des prêts, les dispositifs sociaux créés par les écoles ou, formule encore plus économique, en choisissant pour l’éducation.

Le privé a plus d’accessibilités que le service public à assembler son offre à la demande du monde économique. Sans lui, des secteurs aussi dynamiques que le luxe, le sport, l’animation, la mode, le jeu vidéo et la digitale seraient en peine de découvrir toutes les compétences dont ils ont besoin. Il s’est aussi ajusté aux évolutions des conduites des jeunes en soignant ses approches pédagogiques et en quêtant, de plus en plus, l’aval de l’Etat, quitte à banaliser son offre. Enfin, de manière plus structurelle, les écoles de management, d’ingénieurs ou de design ont souvent été motrices dans la constitution de ces écosystèmes associant universités, institutions de recherche et entreprises – il en existe dans toutes les régions, et on les dit essentielles dans la course à l’innovation et à la propagation internationale de notre enseignement supérieur.